"La classe et la fonction" - Mariana Alves

"Ils ont beau avoir toujours un balai à la main, les Portugais ont eux aussi de la poussière sous le tapis."

On y entre par une petite porte discrète, invisible parmi les entrées stylisées Art déco de ce quartier d’Auteuil que les touristes viennent prendre en photo. C’est une loge de concierge, qui malgré son exiguïté parvient, car faite de coins, à être labyrinthique. Une minuscule pièce principale, un cagibi sous les escaliers de l’immeuble, des toilettes à la turque derrière ceux de service, et une chambre de bonne au sixième étage… C’est là que la Grande petite passe son enfance et son adolescence. Ses parents, comme de nombreux immigrés portugais arrivés à Paris dans les années 1980, sont gardiens d’immeuble.

En de très brefs chapitres, d’une factualité presque aride, elle observe ce contexte par le biais de l’assignation qu’il induit.

Les épisodes se déroulent majoritairement à la loge ou à l’école, et les faits alors décrits ont pour unique vocation de révéler le poids de ladite assignation sur les comportements des individus, ainsi que sur l’image qu’ils renvoient.

Scolarisée dans des établissements fréquentés par des enfants de milieux aisés, elle se façonne un parcours d’excellence, précocement amoureuse de la langue française dont elle chérit notamment le vocabulaire de la gastronomie, apprenant les noms étranges et exotiques des plats emblématiques, des gâteaux, des fromages… Récompensée chaque année comme l’élève la plus méritante, elle ne peut d’abord assister aux remises de prix, qui se tiennent quand son père est à son deuxième travail, puis comprend qu’elle doit autant ces trophées à son statut social qu’à ses résultats. En grandissant elle réalise avec encore plus d’acuité le décalage entre elle-même et des camarades pétries de codes bourgeois, des camarades dont elle refuse les invitations dans de gigantesques appartements où elles possèdent leur propre chambre, puisqu’il lui sera impossible de leur rendre la pareille.

Chaque été, la famille rentre au pays, où elle est enviée pour la belle vie qu’elle a là-bas en France, et pour tout l’argent qu’elle gagne. Le reste de l’année, la réalité est celle d’une exploitation que l’on subit en silence, sans récrimination ni révolte, parce que c’est bien connu, le Portugais, docile et laborieux, ne cause jamais de problèmes, s’assimilant jusqu’à disparaître.

La Grande petite scrute cette entreprise d’annihilation par le prisme de cette fonction de gardien que l’on prive de son intimité - on le voit vivre, et sa famille avec, à travers la fenêtre de la loge, voire on y entre sans avoir été invité-, que l’on sollicite à tout moment, parfois juste pour s’assurer qu’il est bien à disposition, mais auquel on refuse toute initiative personnelle car il ne s’agirait pas que sa présence devienne trop visible, déborde du cadre. Le gardien l’a bien compris, avec sa peur permanente de déranger, de faire trop de bruit, d’être une charge…

Elle, peut se permettre d’exprimer sa détestation des Autres, ces occupants de l’immeuble intrusifs, souvent mesquins, incapables de la moindre reconnaissance. Et c’est motivée par la nécessité de la revanche qu’elle estime devoir à son père, qu’elle s’extirpera de sa classe et de sa fonction…

L’incisif perce sous la sécheresse avec laquelle Mariana Alves déroule cette existence qu’elle réduit volontairement à sa dimension sociale et laborieuse -écho ironique à l’attention de ces Autres qui les y ont cantonnés. Elle en expurge la matière intime, émotionnelle, les événements personnels et les drames familiaux se limitant à des ellipses.

Efficace, et percutant.

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