"La classe et la fonction" - Mariana Alves
"Ils ont beau avoir toujours un balai à la main, les Portugais ont eux aussi de la poussière sous le tapis."
En de très brefs chapitres, d’une factualité presque aride,
elle observe ce contexte par le biais de l’assignation qu’il induit.
Les épisodes se déroulent majoritairement à la loge ou à
l’école, et les faits alors décrits ont pour unique vocation de révéler le
poids de ladite assignation sur les comportements des individus, ainsi que sur
l’image qu’ils renvoient.
Scolarisée dans des établissements fréquentés par des
enfants de milieux aisés, elle se façonne un parcours d’excellence, précocement
amoureuse de la langue française dont elle chérit notamment le vocabulaire de
la gastronomie, apprenant les noms étranges et exotiques des plats
emblématiques, des gâteaux, des fromages… Récompensée chaque année comme
l’élève la plus méritante, elle ne peut d’abord assister aux remises de prix,
qui se tiennent quand son père est à son deuxième travail, puis comprend
qu’elle doit autant ces trophées à son statut social qu’à ses résultats. En
grandissant elle réalise avec encore plus d’acuité le décalage entre elle-même
et des camarades pétries de codes bourgeois, des camarades dont elle refuse les
invitations dans de gigantesques appartements où elles possèdent leur propre
chambre, puisqu’il lui sera impossible de leur rendre la pareille.
Chaque été, la famille rentre au pays, où elle
est enviée pour la belle vie qu’elle a là-bas en France, et pour tout l’argent
qu’elle gagne. Le reste de l’année, la réalité est celle d’une exploitation que
l’on subit en silence, sans récrimination ni révolte, parce que c’est bien
connu, le Portugais, docile et laborieux, ne cause jamais de problèmes, s’assimilant
jusqu’à disparaître.
La Grande petite scrute cette entreprise d’annihilation par
le prisme de cette fonction de gardien que l’on prive de son intimité - on le
voit vivre, et sa famille avec, à travers la fenêtre de la loge, voire on y
entre sans avoir été invité-, que l’on sollicite à tout moment, parfois juste
pour s’assurer qu’il est bien à disposition, mais auquel on refuse toute
initiative personnelle car il ne s’agirait pas que sa présence devienne trop
visible, déborde du cadre. Le gardien l’a bien compris, avec sa peur permanente
de déranger, de faire trop de bruit, d’être une charge…
Elle, peut se permettre d’exprimer sa détestation des
Autres, ces occupants de l’immeuble intrusifs, souvent mesquins, incapables de
la moindre reconnaissance. Et c’est motivée par la nécessité de la revanche
qu’elle estime devoir à son père, qu’elle s’extirpera de sa classe et de sa
fonction…
L’incisif perce sous la sécheresse avec laquelle Mariana
Alves déroule cette existence qu’elle réduit volontairement à sa dimension
sociale et laborieuse -écho ironique à l’attention de ces Autres qui les y ont
cantonnés. Elle en expurge la matière intime, émotionnelle, les événements
personnels et les drames familiaux se limitant à des ellipses.
Efficace, et percutant.

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