"Pour tout l’or de la forêt" - Matthieu Delaunay

"Le problème avec les hommes qui s’ennuient c’est qu’ils ne savent pas quoi faire de leurs mains."

L’ouvrage compte huit nouvelles, dont la cohérence est à la fois géographique -elles ont toutes le Québec pour cadre- et thématique. Il y est question de la domination et de la violence perpétrées par les hommes aussi bien sur leurs semblables que sur le reste du vivant.

"Le golfe" inaugure le recueil et a pour narratrice une baleine. Au fil d’un compte à rebours basé sur ses pulsations cardiaques, de plus en plus lentes, le cétacé nous rappelle quelques évidences que l’on a tendance à occulter, celle de la responsabilité de l’avidité et du sentiment de toute puissance de l’être humain dans son extinction en cours, celle des souffrances et des horreurs que ce dernier, de tout temps, lui a infligées, celle de notre inconséquence mortelle et de notre catastrophique indifférence, ayant mené à l’empoisonnement de l’ensemble de notre environnement… La chute, surprenante mais logique, illustre habilement ce propos.

Le texte qui clôt l’ouvrage lui fait en quelque sorte écho. Intitulé "L’avenir", il se déroule en 2035, sur une planète exsangue, subissant les conséquences ravageuses d’un système voué à la surexploitation des ressources et à la surconsommation, favorisant l’individualisme, la désinformation et la montée en puissance du fascisme. Les femmes de trois générations -dont une fillette- marchent, en quête d’un espoir pas tout à fait éteint.

Ces nouvelles sont aussi liées par le caractère des personnages qu’elles animent. Femmes et hommes s’y partagent le devant de la scène, avec comme point commun leur ténacité face à une adversité inéluctablement triomphante, mais dont le prestige et la toute puissance sont écornés par leur volonté de résistance.

Il y a "L’inuite" de la nouvelle qui porte ce titre, qui se relève après une nouvelle raclée infligée par son compagnon pour aller fumer dehors, et dont le monologue qu’elle adresse alors à son chien, son unique confident depuis que tous ses proches sont morts ou partis, rappelle les mesures prises à l’encontre de son peuple par le colon blanc pour le réduire à une quasi-inexistence. Il y a une jeune femme qui traque les chasseurs d’orignaux pour leur faire subir le sort qu’ils réservent aux animaux, ou cet ouvrier agricole mexicain, dans "Le champ", qui se tue la santé depuis 19 ans dans une exploitation canadienne à subir le mépris d’un patron qui le sous-paie, et n’a jamais été capable depuis tout ce temps de se souvenir de son prénom.

Dans "Les étrangers", se succèdent de 1649 à 2019 plusieurs figures évoquant les différentes vagues de migration ayant constitué le peuple canadien d’aujourd’hui. Après le natif Iroquois qui s’apprête à partir sur le sentier de guerre contre les Blancs, s’expriment entre autres une jeune normande venue "éduquer et catéchiser" les Algonquins, une irlandaise qui a laissé derrière elle la famine, un médecin afghan ayant fui les talibans et se retrouve chauffeur de taxi…

Les deux nouvelles restantes évoquent respectivement les dernières heures d’un patriote d’origine parisienne engagé dans le combat pour l’indépendance du Bas-Canada (au début du XIXème siècle), condamné à la pendaison par les Britanniques, et les considérations socio-philosophiques de deux amis en promenade sur un voilier, déplorant l’égoïsme et la propension à la destruction de leurs semblables.

J’ai apprécié la diversité des époques et des contextes, de l’origine sociale ou géographique des héros et héroïnes. Mais bien qu’étant acquise au propos tenu par l’auteur, je l’ai souvent trouvé délivré de manière didactique. A plusieurs reprises, il m’a semblé qu’il réduisait ses personnages au statut de porte-parole de son message. Certains monologues, qu’ils soient intérieurs ou écrits à l’intention d’un tiers, en acquiert un caractère explicatif et artificiel qui à mon avis gâche le texte qui les contient.
 

Et je propose ce titre à Fanja pour son Book Trip en mer : les textes "Le golfe", et "Les étrangers" (qui comporte un épisode de traversée atlantique) me semblent éligibles à l’activité.

Petit Bac 2026, catégorie "Couleur"

Commentaires

  1. Des textes qui, pris un par un, semblent vraiment pertinents mais aussi redondants. Si, en plus, on nous explique quoi penser de la violence des hommes, je passe. On la voit déjà bien tout seul.

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    1. Comme très souvent avec les recueils de nouvelles, certains textes sont meilleurs que d'autres. J'ai beaucoup aimé le premier. Ce n'est pas vraiment que l'auteur nous explique quoi penser, mais son emploi du "je" dans certains textes, ne colle pas avec la manière dont les personnages se racontent, càd comme s'ils écrivaient un livre, et se sentaient obligés d'être exhaustifs sur les faits et le contexte..

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  2. Il y a beaucoup de thématiques intéressantes abordées dans ce recueil.

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