"Viande" - Martin Harníček

"L’immense foule qui se pressait ici ne semblait se caractériser que par l’uniformité nauséabonde de sa pauvreté, laquelle n’était brisée que par la couleur rouge vif des uniformes des bouchers et des policiers."

"Viande" a paru aux Editions Les Monts Métallifères, plus précisément dans leur collection Pb82, référence au symbole chimique du plomb, "métal dense, sombre, toxique". Voilà qui annonce la couleur…

Nous pénétrons dans une réalité cauchemardesque aux côtés d’un narrateur dont nous ne connaîtrons pas le prénom, sans doute parce qu’il n’en a pas ou qu’il l’a oublié, qui revient sur des événements que l’on suppose récents.

Cela débute avec sa présence dans les Halles, "au milieu d’un déluge de viande", et son angoisse face à la possibilité d’être abattu sur place, si la police découvre qu’il n’a pas de ticket. Ces tickets, parcimonieusement distribués aux citoyens par l’administration, permettent d’obtenir la seule nourriture disponible dans ce monde d’où animaux et végétaux semblent avoir disparu : de la chair humaine. Classés en trois catégories, ceux de la dernière ne donnent droit qu’à une viande en quasi putréfaction.

Si notre héros est ainsi démuni, c’est parce qu’il vient d’être expulsé de la cahute miteuse qu’il partageait avec d’autres misérables, et qu’avoir un toit est une condition sine qua non pour obtenir des tickets. La réquisition de logements est un phénomène fréquent, lié à la pénurie de combustible pour cuire une viande qui serait sinon impropre à la consommation, qui fait du bois des cabanes et autres baraques une denrée précieuse.

Obsédé par une survie qui dépend de sa capacité à se procurer de la nourriture tout en évitant l’abattage, le narrateur se résout à agresser une femme pour lui voler ses tickets. Ce ne sont ni les scrupules ni son sens moral qui le font hésiter, mais la seule crainte de se faire remarquer par les représentants des forces de l’ordre qui tuent sans sommation au constat de la moindre infraction, le seul fait de leur adresser la parole étant passible d’une mort immédiate.

L’auteur nous englue dans un contexte poisseux et horrifique rendu d’autant plus oppressant qu’aucune explication n’est donnée quant à sa genèse ou le fonctionnement global de cette société marquée par l’anonymat, l’opacité et le mépris total de la vie humaine. La ville qui entoure cette gigantesque et macabre boucherie, surpeuplée et pourtant génératrice pour les individus d’un isolement délétère, est plombée de la puanteur émanant des excréments qui la jonchent. Les gens s’y côtoient dans l’indifférence, exprimant méfiance et agressivité à la moindre tentative de contact. Non seulement la solidarité et l’empathie, mais aussi le seul désir d’entretenir le moindre rapport avec autrui, ont disparu.

Le héros, produit de ce monde répugnant, réduit à la seule satisfaction de ses besoins les plus élémentaires, suscite dégoût et répulsion. Il se soumet sans aucune velléité de rébellion, ni même aucun recul, aux règles primaires et barbares de ce système.

Certains avis lus à propos de cette dystopie écrite en 1970 évoquent une critique du totalitarisme. Il m’a semblé que ce texte radical allait au-delà d’un seul propos politique, explorant les territoires de la déshérence existentielle qui guette l’homme privé de sa faculté à s’extraire, par l’abstraction que permettent le langage et les idées ainsi que la confrontation constructive à l’autre, de sa condition.


Une participation à la Rentrée à l'Est, chez Sacha.

Commentaires

  1. Pas certaine de te suivre sur ce coup-là, en te lisant je me suis dit "quelle horreur" avant que tu parles toi-même de "contexte poisseux et horrifique" et "monde répugnant"...bref en effet c'est plutôt une lecture à prendre avec un peu de recul et ta conclusion permet d'en comprendre le sens profond. Merci de l'avoir lu pour nous et pour le challenge

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    1. C'est en effet un texte très particulier, et difficile à prescrire..

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  2. Je suis un peu tenté par ce roman, d'autant qu'il est très court... Je le note !

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    1. Je le conseillerais à peu de lecteurs, mais tu en fais partie...

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  3. Philippe D18.9.26

    Les dystopies, ce n'est pas trop mon truc. Je vais passer sur celui-ci...

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    1. Sage décision, je ne pense pas que tu y trouverais ton compte...

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  4. je ne suis vraiment pas fan du genre . Je préfère les auteurs qui ont le courage de décrire les horreurs actuelles.

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  5. Je ne connaissais pas mais je crois que je vais continuer... Pas pour moi

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  6. Ouh là ! Ton billet est très évocateur, comme toujours, et je vois bien que ce n'est pas un roman pour moi.

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    1. A lire vos commentaires, je finis par me demander si c'était un roman pour moi... je crois que j'ai admiré la démarche "jusqu'auboutiste" de l'auteur, mais heureusement qu'il est court...

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  7. Bouh, on dirait Soleil vert mais en bien pire... Je pense que ce n'est pas pour moi, mais c'est un roman original et audacieux !

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    1. La référence à Soleil vert est très juste, et ton intuition sur le fait que ce titre est pire aussi ... car il n'est pas question pour le narrateur de s'interroger une seule seconde sur le sens de cette réalité à laquelle il adhère de la manière la plus ignominieuse...

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  8. Voilà un titre dont je n'avais jamais entendu parler, je dois reconnaître. Très intéressant, riche en thèmes, même si j'imagine une lecture qui doit être pesante. Merci pour la découverte !

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    1. C'est en effet un texte très plombant, mais heureusement assez bref... je ne regrette pas ma lecture, pourtant, car je trouve la démarche de l'auteur en effet intéressante, et très frappante.

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  9. Un titre choc et une lecture qui me tente, maintenant.

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    1. C'est en effet un roman très frappant, mais il faut avoir le cœur bien accroché...

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  10. Je l'avais acheté pour le lire l'hiver dernier et puis vu que ce n'était pas une période très joyeuse, j'ai lâché l'affaire... J'espère le lire dans les prochains mois.

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    1. Je comprends, c'est un titre particulièrement désespérant, à lire de préférence au printemps, par exemple...

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  11. Trop de viande ! Commentaire débile ... mais c'est vraiment ce qui me vient ... Un étal de boucher m'est déjà insuportable (et pourtant, j'en vois peu)

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    1. C'est un bon bouquin pour devenir végétarien..

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  12. Je l'ai lu cet été (pas encore écrit de billet) car les lecteurs d'un club de lecture auquel je participe le lisaient tous. J'avoue que je n'étais pas emballée.
    L'écriture est fluide et l'histoire prenante mais quelle expérience de lecture particulière ! Il faut avoir le cœur bien accroché. J'ai lu aussi que c'était une caricature d'un état totalitaire. Ok mais poussé à l'extrême alors ! J'ose espérer que l'être humain n'est pas capable d'arriver à une telle extrémité, même conditionné par un état totalitaire et pour sa survie !

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    1. Je suis d'accord, c'est un roman à la fois très particulier et très glauque... c'est difficile de dire qu'on aime un tel texte, mais je l'ai trouvé intense, et en cela l'auteur atteint sans doute son but...

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  13. oh quelle lecture ! intéressant mais je passe mon chemin

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    1. Je comprends que ça ne fasse pas vraiment envie, c'est un roman très particulier, et complètement glauque...

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