"Bartleby & moi" - Guy Talese
"New York est la ville des choses qu’on ne remarque jamais."
L’auteur a débuté sa carrière journalistique dans les années
1950, avec un credo auquel il est par la suite toujours resté fidèle : célébrer
les personnages de l’ombre, faire s’exprimer ceux à qui on ne demande jamais
leur avis. Curieux des discrets, de ceux qui œuvrent dans les coulisses, apte à
transmettre son intérêt pour ce qui est généralement considéré comme banal,
voire négligeable, il a ainsi apporté un point de vue différent, inédit, sur
les sujets qu’il a traités.
Guy Talese est de ceux qui, assistant à un défilé de la
Saint-Patrick où 13000 marcheurs paradent de longues heures durant, ne
s’intéresse qu’à celui qui, une fois la grande majorité du public partie, ferme
la marche… On ne s’étonnera donc pas de son admiration pour la nouvelle de
Melville dont le personnage Bartleby a donné son titre à l’ouvrage.
Le récit se décompose en trois parties.
La première raconte ses débuts comme garçon de bureau au New
York Times, puis son évolution au sein du journal, d’abord au service des
sports (c’était la seule place vacante) puis à celui des nouvelles quotidiennes.
Ceux dont il dresse, avec patience et précision, les portraits, sont chauffeurs
de bus ou employées de standards téléphoniques, tatoueur ou diseuse de bonne
aventure, promeneurs de chiens ou affuteurs de ciseaux, cireurs de chaussures…
il a même dédié un article aux chats de gouttière établis aux alentours du
journal. Car Guy Talese est aussi un homme de la proximité, qui trouve matière
à reportage y compris dans son entourage immédiat, comme lorsqu’il écrit sur un
employé des archives du journal incollable en matière de musique classique
auquel on passe tous les appels de clients en quête de renseignements sur le
sujet, ou sur ce rédacteur de notices nécrologiques éminemment soignées qui se
sachant malade, a entrepris de rédiger la sienne.
La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à l’histoire
de l’article qu’il a dû, à la demande insistante de son patron, préparer sur
Franck Sinatra. Lui y va à contrecœur, sait que les célébrités ont tendance à
manquer de ponctualité et à avoir des exigences qui peuvent aller à l’encontre
de ses principes de travail. Et puis l’artiste se méfie des journalistes depuis
la mise en avant dans certains médias de ses accointances avec la mafia. C’est
à mon avis la partie la moins intéressante de l’ouvrage, ses tentatives pour
obtenir la matière de son article se heurtant à la versatilité de Sinatra et au
barrage érigé par ses proches collaborateurs… alors le journaliste, en
attendant, fait ce qu’il sait faire de mieux, interrogeant la doublure de
l’artiste ou sa porteuse de postiches, s’intéressant à tous ceux qui dans
l’ombre, orbitent autour de la star.
C’est dans la troisième et ultime partie du livre que son
titre prend tout son sens. Après les années 1950, Guy Talese se consacre à l’écriture
d’œuvres de non-fiction, qui comptent entre autres le texte qui y est évoqué,
et qui lui a demandé dix-sept ans de recherches et d’écriture. Avec le personnage
au centre de "La maison de pierre brune du docteur Bartha", il a trouvé
son Bartleby. Il s’y intéresse à un terrain de New York redevenu l’une des
19000 parcelles non bâties de la ville, après que le propriétaire de la maison qui
l’occupait ait décidé de la faire sauter, et lui avec.
Il y est donc question du docteur Bartha, immigré roumain
d’ascendance hongroise et partiellement juive, "médecin sérieux mais
homme mélancolique qui ne montrait jamais ses sentiments", arrivé aux
Etats-Unis dans les années 1960 avec ses parents. Leur foi dans le rêve
américain se concrétise avec l’acquisition, en 1980, d’une grande propriété
située dans les beaux quartiers de New York, pour laquelle ils ont économisé
sou après sou. La maison, centenaire, avait déjà connu de multiples
propriétaires, et même abrité un club secret réunissant des sommités tels les fils
Roosevelt, un magnat de l’industrie minière ou encore le Président de la Cour
Suprême.
Je ne vous révèle pas les circonstances à l’origine de sa
destruction aussi spectaculaire que tragique, préférant vous laisser découvrir
comment, à partir de cette figure du docteur Bartha qu’il parvient à rendre
consistante malgré le maigre matériau dont il dispose, l’auteur évoque les différentes
vagues de peuplement de New York et l’histoire de sa topologie, ou encore de la folle spéculation immobilière dont elle fut l’objet dans les années 1990-2000...


Heu je ne connais pas le nom de l'auteur, mais ça pourrait le faire, ce genre de lecture
RépondreSupprimerMalgré ton plaisir évident de lecture et ton enthousiasme je ne vais pas le noter pour l'instant, mes listes débordent et je commence à peine à me pencher sur la rentrée littéraire...
RépondreSupprimerJe ne connais pas l'auteur non plus. Merci pour cette mise en lumière.
RépondreSupprimerje suis en train de lire "Working" de Studs Terkel, des entretiens avec des travailleurs américains . Je pense qu'il y a des points communs entre ces deux essais.
RépondreSupprimerEh bien ! Il n'est pas tout jeune et je ne le connais absolument pas !
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