"La Colline qui travaille" - Philippe Manevy
"Le malentendu est l’héritage au monde le mieux transmis, soit."
Il place au centre de la toile qu’il tisse ainsi patiemment la
figure de sa grand-mère maternelle Alice, ouvrière tisseuse, dont la carrure
athlétique et la santé éclatante visibles sur les clichés démentent le souvenir
d'une aïeule usée par le travail, en surpoids et peinant à se déplacer.
En parlant d'Alice, ainsi que de René, son mari, c'est aussi la mémoire d’un
quartier de Lyon qu'il convoque, celui de la Croix-Rousse. Située sur une colline qui fait
face à sa jumelle et ennemie, celle de Fourvière, qui en raison de son
occupation par divers établissements religieux -Basilique, couvents...- fréquentés
par l’élite locale, a été baptisée "la Colline qui prie3, la
Croix-Rousse témoigne encore de son passé quant à lui laborieux, celui des
canuts qui au XIXème siècle y travaillaient la soie, dans des appartements dont
la hauteur de plafond pouvait contenir les métiers à tisser. Ces ouvriers, éduqués,
propriétaires de métiers qu’ils avaient dû apprendre à utiliser et entretenir, furent
à l’origine de plusieurs révoltes -dont une réprimée dans le sang- motivées par
les tarifs ridicules pratiqués par les riches négociants. "La Colline qui
travaille" en a comme gardé un esprit rebelle, avec ses rues tortueuses,
en pente raide, et ses traboules conçues pour transporter les tissus sans les
mouiller, qui permirent pendant la Seconde Guerre mondiale à certains résistants
d’échapper à la Gestapo.
Parmi les autres personnages émergeant de la trame
familiale, on trouve surtout des femmes : Jeanne, la grand-mère paternelle,
issue d’un milieu rural et bourgeois, plutôt conservateur, et qui ne s’est
jamais entendue avec Alice, la citadine ouvrière et ouvertement progressiste ;
Louise, la mère de René, qui dû élever quasiment seule sa nombreuse progéniture
pendant que son mari Léopold passait son temps à faire la noce et à lui débiter
des mensonges ; Eugénie, la mère d’Alice, qui a failli ne pas survivre à
sa naissance… mais il y a aussi Tony, le mari de cette dernière, qui avait
gardé de la guerre une santé fragile et une détestation pour les planqués de l’élite
qu’il trouvaient encore plus cruels que les "Boches" ; René, le
grand-père, qui aurait fait preuve d’héroïsme sous l’occupation allemande et grâce
à qui l’auteur a parcouru, enfant, la Croix-Rousse en long et en large...
En balayant plusieurs générations, la fresque évoque
évolutions sociales et faits marquants de l’Histoire : les deux Guerres mondiales,
le Front populaire et les mouvements ouvriers des années 1930, les trente
glorieuses et leurs promesses de vie meilleure pour les enfants des classes
populaires… Autant d’événements qui ont
laissé leur empreinte non seulement sur ceux qui les ont vécus, mais ont aussi
sans doute constitué un héritage inconscient -traumatismes, caractère rebelle
ou colères…- se transmettant de mères en fils, de pères en filles… En creux, se
dessine tout ce qui manque : histoires non racontées ou inachevées,
renoncements, rêves modestes et pourtant jamais réalisés…
Cette lecture, initiée dans l’idée de découvrir l’histoire
des ouvrières de la soie lyonnaises, a été un rendez-vous manqué… J’ai
longtemps attendu que le texte se focalise sur la vie d’Alice dans les années
1930, or, elle n’en constitue qu’un épisode assez bref. « La Colline qui
travaille » est surtout le récit d’une enquête familiale, et des ponts que
l’auteur construit entre son présent, ses souvenirs et une histoire personnelle
à laquelle il confère une portée collective.
Un malentendu, donc.


Commentaires
Enregistrer un commentaire
Compte tenu des difficultés pour certains d'entre vous à poster des commentaires, je modère, au cas où cela permettrait de résoudre le problème... N'hésitez pas à me faire part de vos retours d'expérience ! Et si vous échouez à poster votre commentaire, déposez-le via le formulaire de contact du blog.