"La Colline qui travaille" - Philippe Manevy

"Le malentendu est l’héritage au monde le mieux transmis, soit."

Le récit de Philippe Manevy naît du besoin de capter, avec le constat du vieillissement de ses proches -grands-parents puis parents-, le souvenir des existences qui l’ont précédé, pour le rendre incontestable et définitif. La démarche n’est pas narcissique, nous précise-t-il, mais s’inscrit dans la volonté de témoigner, à partir de destins ordinaires, des caractéristiques d’époques, de faire revivre un morceau de France disparu. La reconstitution, basée sur un matériau parcellaire : souvenirs d’enfance -les siens ou celui d’autres-, vieil album photo…, s’apparente à une enquête dont le texte restitue la dimension parfois chaotique, les épisodes se succédant au fil des trouvailles faites par l’auteur et des commentaires dont il les enrichit. L’auteur l’avoue lui-même : ses personnages sont partiels, précaires, parfois décevants.

Il place au centre de la toile qu’il tisse ainsi patiemment la figure de sa grand-mère maternelle Alice, ouvrière tisseuse, dont la carrure athlétique et la santé éclatante visibles sur les clichés démentent le souvenir d'une aïeule usée par le travail, en surpoids et peinant à se déplacer.  

En parlant d'Alice, ainsi que de René, son mari, c'est aussi la mémoire d’un quartier de Lyon qu'il convoque, celui de la Croix-Rousse. Située sur une colline qui fait face à sa jumelle et ennemie, celle de Fourvière, qui en raison de son occupation par divers établissements religieux -Basilique, couvents...- fréquentés par l’élite locale, a été baptisée "la Colline qui prie3, la Croix-Rousse témoigne encore de son passé quant à lui laborieux, celui des canuts qui au XIXème siècle y travaillaient la soie, dans des appartements dont la hauteur de plafond pouvait contenir les métiers à tisser. Ces ouvriers, éduqués, propriétaires de métiers qu’ils avaient dû apprendre à utiliser et entretenir, furent à l’origine de plusieurs révoltes -dont une réprimée dans le sang- motivées par les tarifs ridicules pratiqués par les riches négociants. "La Colline qui travaille" en a comme gardé un esprit rebelle, avec ses rues tortueuses, en pente raide, et ses traboules conçues pour transporter les tissus sans les mouiller, qui permirent pendant la Seconde Guerre mondiale à certains résistants d’échapper à la Gestapo.

Parmi les autres personnages émergeant de la trame familiale, on trouve surtout des femmes : Jeanne, la grand-mère paternelle, issue d’un milieu rural et bourgeois, plutôt conservateur, et qui ne s’est jamais entendue avec Alice, la citadine ouvrière et ouvertement progressiste ; Louise, la mère de René, qui dû élever quasiment seule sa nombreuse progéniture pendant que son mari Léopold passait son temps à faire la noce et à lui débiter des mensonges ; Eugénie, la mère d’Alice, qui a failli ne pas survivre à sa naissance… mais il y a aussi Tony, le mari de cette dernière, qui avait gardé de la guerre une santé fragile et une détestation pour les planqués de l’élite qu’il trouvaient encore plus cruels que les "Boches" ; René, le grand-père, qui aurait fait preuve d’héroïsme sous l’occupation allemande et grâce à qui l’auteur a parcouru, enfant, la Croix-Rousse en long et en large...

En balayant plusieurs générations, la fresque évoque évolutions sociales et faits marquants de l’Histoire : les deux Guerres mondiales, le Front populaire et les mouvements ouvriers des années 1930, les trente glorieuses et leurs promesses de vie meilleure pour les enfants des classes populaires… Autant  d’événements qui ont laissé leur empreinte non seulement sur ceux qui les ont vécus, mais ont aussi sans doute constitué un héritage inconscient -traumatismes, caractère rebelle ou colères…- se transmettant de mères en fils, de pères en filles… En creux, se dessine tout ce qui manque : histoires non racontées ou inachevées, renoncements, rêves modestes et pourtant jamais réalisés…

Cette lecture, initiée dans l’idée de découvrir l’histoire des ouvrières de la soie lyonnaises, a été un rendez-vous manqué… J’ai longtemps attendu que le texte se focalise sur la vie d’Alice dans les années 1930, or, elle n’en constitue qu’un épisode assez bref. « La Colline qui travaille » est surtout le récit d’une enquête familiale, et des ponts que l’auteur construit entre son présent, ses souvenirs et une histoire personnelle à laquelle il confère une portée collective.

Un malentendu, donc.


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