"Le livre des souterrains" - Phoebe Hadjimarkos-Clarke
"L’abjection gueusarde était sans doute mon plus bel atour."
Il débute par l’avant-propos d’une certaine Gabrielle Camara,
historienne de l’art, qui présente le texte à venir, transcription du journal que
l’artiste Marie Marzouk a rédigé au cours des dernières semaines précédant sa
mystérieuse disparition, survenue le 30 juillet 2030, à l’occasion d’une performance
réalisée pendant le festival de Glücksheim. Le journal, retrouvé dans la chambre
d’hôtel où logeait Marie, donne à voir selon Gabrielle les préliminaires (inconscients)
à la création artistique, ce qui se joue dans le corps et l’intimité de l’artiste
pour donner naissance, presque à son insu, à l’œuvre.
Il débute au moment où Marie accepte l’invitation au festival,
sans trop savoir pourquoi. Elle manque d’inspiration, a délaissé depuis
longtemps les performances, et est entièrement focalisée sur son nouveau
passe-temps : voler sous terre. Il s’agit, plus prosaïquement, de dérober des
objets aux usagers du métro, activité pour laquelle elle a fini par acquérir
une véritable maîtrise.
Elle est alors à l’aube d’une transition organique, qui la
fera passer de l’état reproductif à celui d’infertilité, et s’annonce par des saignements
utérins disproportionnés lui donnant l’impression de littéralement se vider, auxquels
s’ajoute l’abondante transpiration que provoque une canicule d’une intensité
inédite. Les tourments suscités par cette hémorragie persistante s’accompagnent
d’obsessions contextuelles, nourries de la dévastation du vivant par l’homme et
ses machines, de l’avènement, consenti par les citoyens, d’une société de surveillance
permanente, ou encore de la violence perpétrée à l’encontre des migrants que l’on
enferme dans des campements près d’une frontière qu’on leur interdit de
franchir.
Aux manifestations de cette ère d’obéissance, de conformisme, d’incommunicabilité et d’artificialisation du monde, Marie oppose son corps et sa volonté, de manière tantôt instinctive, voire viscérale (au sens premier du terme) et tantôt réfléchie. Il y a d’abord ce corps qui déborde de matières, et sa conscience aigüe de leur entremêlement au monde, où elles se déversent et se fondent. Et il y a ces vols, sortes de performance sans public qui témoignent de la possibilité de tromper la vigilance, de passer sous les radars, de glisser entre les strates du monde pour le modifier. L’objectif est de déployer un art de la fugue et du mouvement, permettant à la fois d’ouvrir des portes et de rester insaisissable. Le fait d’œuvrer dans les souterrains offre par ailleurs la possibilité de se trouver à la lisière d’autres mondes, notamment celui des morts, et de se confronter aux spectres de ses propres défunts, dont le souvenir se ravive. Elle-même devient invisible pour ses semblables, car exclue des réseaux sur lesquels se focalise l’attention, mais aussi parce qu’elle atteint l’âge où la femme n’est plus regardable. Et en même temps, elle se sent, parmi ces êtres dociles et creux accaparés par leurs écrans, créature "encore-vivante", vibrante.
Un nouvel enchâssement opère lorsqu’ayant volé un sac dans
une boîte de nuit, Marie y trouve un cahier dont les pages sont couvertes d’étranges
caractères, porteuses d’une histoire qui la touche intimement. Elle met en
scène un être, ignorant de son propre genre, solitaire dans une ville évacuée
par des habitants auxquels on a brandi la menace d’une invasion prochaine. Le narrateur
est resté pour les oies dont il a la responsabilité, et auxquelles il tente d’apprendre
à voler.
Des échos font parfois le lien entre le monde de Marie et
celui de ce mystérieux récit aux accents oniriques : les mécanismes de la
peur qu’inspire l’autre, l’invasion de l’espace par une plante qui ressemble à
du liseron…
C’est un roman étourdissant, par son brassage de thématiques
et de symbolismes, et en même temps déstabilisant, parce qu’on ne sait pas
vraiment où tout cela nous mène, sans doute nulle part… Mais après tout peu
importe, j’ai été séduite par ce texte inclassable, dont la liberté formelle
colle parfaitement au propos, ode aux échappées de toutes sortes, qu’elles
soient physiques, morales, ou spirituelles...
Une nouvelle participation à Sous les pavés, les pages.


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