"Temps noirs" - Thomas Mullen
"Si on ne peut pas débarrasser le monde des serpents venimeux (…), on peut faire en sorte de rendre leur milieu naturel inhospitalier."
Nous sommes en 1950, et sur les huit agents qui composaient
la brigade, trois ont déjà rendu leur insigne, sans doute incapables de
concilier le fait d’être à la fois des symboles de l’autorité et des citoyens
de seconde zone. Car d’avoir été engagés dans la police ne les exempte pas de
la ségrégation raciale qui est alors un des fondements de la société
américaine. Cantonnés au quartier noir de la ville, où ils effectuent, à pied,
des rondes de nuit, leur mission consiste à y maintenir l’ordre en arrêtant les
contrevenants à l’ordre public, poivrots, voleurs à la petite semaine et autres
maris violents…
Le récit s’ouvre sur un épisode qui nous remet d’emblée dans
ce contexte d’injustice et de discrimination, avec la sortie de prison d’un jeune
afro-américain, qui court le risque, au moindre prétexte, de se faire rattraper
par la police pour un renvoi à la case détention.
Quant à notre duo d’enquêteurs, il se retrouve, après avoir
été mêlé à une fusillade entre bootleggers, impliqué dans une guerre de
territoire visant à contrôler les trafics de drogue et d’alcool. Bien que n’étant
pas habilités à le faire, Lucius et Tommy ne peuvent s’empêcher de mener l’enquête,
quitte à contourner un peu les règles, leur couleur de leur peau les
contraignant en même temps à une intégrité se révélant frustrante face à leurs
homologues blancs dénués de tels scrupules, voire carrément véreux.
Le lecteur est immergé à leurs côtés dans des quartiers
misérables peuplés de bordels et de bars louches, dont les conditions de vie
favorisent la petite délinquance et les violences familiales.
Comme dans "Darktown", l’intrigue nous place
également du côté des forces de police blanches, entre autres représentées par
Rakestraw, devenu un paria au sein de son département depuis la mystérieuse
disparition, dans laquelle certains le pensent impliqué, de son coéquipier raciste
et brutal. Elevé par une mère traumatisée par l’Holocauste, lui se refuse à
adhérer, quitte à tirer une croix sur toute perspective d’évolution, à un Ku
Klux Klan qu’a rejoint la majorité de ses collègues. Les circonstances
auxquelles il est bientôt confronté se révèlent par conséquent difficiles à gérer, notamment d’un point de vue moral : son imbécile de
beau-frère s’est mis dans de sales draps en acceptant une mission du KKK qui a
mal tourné, et les résidents de son quartier, dont son épouse, ont entrepris de
faire des pieds et des mains pour en chasser les familles noires qui viennent
de s’y installer. Parmi ces dernières figurent la sœur et le beau-frère de
Tommy Smith, qui subissent l’hostilité de leurs nouveaux voisins.
L’histoire se déploie sur des pans multiples, où
s’imbriquent enquête policière et complications qu’affrontent les héros dans
leur vie personnelle. Il y est entre autres question de l’opposition entre son
pasteur de père et un Lucius désireux d’épouser une jeune mère célibataire, ou
du surgissement d’une organisation néo-nazie concurrente d’un Klan qu’elle juge
trop timoré... Cette complexité de
l’intrigue est aussi sa limite : si l’auteur parvient à lier et à ménager
l’équilibre entre ses différentes facettes pendant la majeure partie du roman,
on sent bien qu’à la fin, il a peiné à bâtir une conclusion solide, l’ensemble
se résolvant en deux coups de cuiller à pot… Mais l’intérêt de "Temps noirs" réside surtout dans son contexte historique, politique
et social, ainsi que dans le talent de l’auteur pour orchestrer une galerie de
personnages pris dans des dilemmes moraux qui les enrichissent d’une belle densité.
Une participation à Sous les pavés, les pages, au Petit Bac2026 d’Enna (catégorie Couleur), et une Lecture commune programmée de longuedate avec Fanja.



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