"L'enfant bleu" - Henry Bauchau

"Nous avons à déchiffrer notre vie, notre être peu à peu, c'est notre tâche très mystérieuse qui nous demande de surmonter bien des résistances et des échecs..." (H.Bauchau)

Si je devais donner un conseil à ceux qui souhaitent voyager avec "L'enfant bleu", ce serait le suivant : "partez le cœur léger et l'esprit ouvert"... Le cœur léger parce que cette lecture risque fort de le lester d'émotions intenses, et que la souffrance qui y est dépeinte s'avère parfois très lourde. Et l'esprit ouvert car vous y ferez connaissance avec des personnes pas tout à fait comme les autres.

L'une de ces personnes porte le nom d'une constellation... Orion est un adolescent psychotique qui, à 14 ans, stagne dans la classe de 4ème d'un hôpital de jour. Lorsqu'il parle de lui, c'est en utilisant le pronom "on". Assumer le "je" est en effet trop difficile quand "le démon de Paris et banlieue" n'a de cesse de vous poursuivre pour vous "déconstructionner avec ses rayons", et que vous vous sentez tout petit.

Véronique est quant à elle une jeune femme qui débute en tant que psychanalyste. Elle a connu certaines blessures qui parfois lui pèsent encore : sa mère est morte en la mettant au monde et elle-même a perdu pendant sa grossesse le seul enfant qu'elle ait jamais porté. C'est une femme d'une étonnante sincérité et qui fait preuve dans son approche des autres d'une profondeur et d'une empathie presque déroutantes. Sa conception de la vie ne supporte pas les demi-mesures ; il est très important pour elle que ses proches puissent s'accomplir en parfait accord avec leurs aspirations profondes, qu'ils aient la possibilité d'exprimer la quintessence de leur personnalité.
Lorsque Véronique prend son poste à l'hôpital de jour où étudie Orion, les progrès qu'effectue ce dernier grâce à leurs séances de travail amènent le directeur de l'établissement à lui proposer de suivre le jeune garçon de façon plus assidue.
Vont suivre 13 années de thérapie parfois peu orthodoxes, pendant lesquelles, en tant que "psycho-prof-docteur", Véronique va passer beaucoup de temps avec Orion, et l'encourager sur la voie artistique pour laquelle il montre de belles prédispositions. Le dessin, puis la sculpture feront ainsi partie intégrante de ce traitement inhabituel qui demande un investissement considérable et quasi permanent.

C'est un chemin long et difficile qu'accompliront ensemble la psychothérapeute et son patient, semé d'espoirs, de périodes de régression, de doutes. Les difficultés inhérentes à la démarche thérapeutique sont fort bien exprimées. Le lecteur suit Véronique dans ses tentatives pour entrer dans le monde d'Orion, afin de comprendre ce qui l'angoisse et l'empêche de vivre. Il comprend ses incertitudes quant à sa façon de gérer le transfert qu'effectue fatalement le malade vers le soignant, le mal qu'elle se donne pour intégrer le fait que son métier doit rester un "gagne-pain", et ne pas empiéter sur sa vie privée. Seulement, la psychothérapie n'est pas vraiment une science exacte, et les relations, fréquentes et émotionnellement intenses, que vivent Orion et Véronique, font inévitablement naître des sentiments dont il est impossible de se défaire une fois la séance terminée.
Ce travail est pour la jeune femme un poids parfois difficile à supporter, mais jamais elle ne baisse les bras, faisant preuve d'une persévérance touchante et admirable.

Et puis il y a une autre difficulté à laquelle le thérapeute doit faire face... Soigner un malade mental, c'est trouver la force d'accepter qu'il nous renvoie à nos propres anormalités. C'est prendre le risque de reconnaître dans ses délires et ses phobies ceux qui nous perturbent aussi. Mais c'est aussi parfois à l'inverse un apport d'une richesse inouïe : lorsque Orion progresse, c'est d'autant plus gratifiant que les obstacles semblaient insurmontables. De plus, il dévoile sous ses angoisses une personnalité attachante, et fait parfois preuve d'une étonnante acuité vis-à-vis de ses proches. En effet, paradoxalement débarrassé de certaines limites que nous impose la vie en société, il sait voir les véritables capacités qu'ils recèlent, et qu'eux-mêmes n'osent s'avouer. Et pour Véronique, il est comme un miroir qui lui renvoie une image constructive, celle d'une femme qui a un don pour l'écoute et l'empathie, qui sait construire et traverser les ponts qui mènent dans le monde d'Orion. Cela lui redonne confiance en elle, qui souvent se montre consciente de ses faiblesses et de ses limites.
Elle m'a donné aussi l'impression de supporter avec peine la société trépidante et violente dans laquelle nous vivons. Elle évoque très régulièrement la routine fatigante et aliénante des transports en commun, et semble sur ce point rejoindre Orion, à qui la ville, la foule, et l'agressivité font très peur.

"Lui et moi, nous faisons partie du peuple accablé par la sourde terreur de ne pas comprendre le monde et ce qui s'y passe. Mais nous ne nous rendons pas."

L'univers d'Orion semble parfois bien tentant, avec ses îles paradis où le vent fait de la musique dans des harpes éoliennes, et où les enfants et les adultes jouent dans les arbres. On en vient d'ailleurs à se demander qui sont les vrais fous. Ceux que l'on désigne ainsi ne seraient-ils pas simplement des êtres différents, décalés, qui ne supportent pas la barbarie d'un monde qu'ils ressentent avec plus d'intensité que nous ?
Seulement, pour surmonter leurs angoisses, parvenir à nouer des relations avec les autres, ils doivent bien s'adapter au moins un peu à ce monde...

Tel est l'ambitieux objectif que s'est fixé Véronique : amener Orion à s'ouvrir, à se définir comme un "je", sans aliéner ce qui fait sa richesse, et notamment son talent pour le dessin et la sculpture, par lesquels il traduit ce qu'il a dans la tête, créant ainsi des œuvres véritablement originales et expressives. Ne considère-t-on pas souvent le génie comme indissociable de la folie ?

L'histoire d'Orion nous rappelle l'importance de l'humilité et du respect face à la différence.
C'est un roman très émouvant, très riche aussi, que nous offre là Henry Bauchau, un roman dont chaque mot semble indispensable et porteur d'un sens profond.
Si je devais donner un conseil à ceux qui souhaitent voyager avec "L'enfant bleu", ce serait : "faîtes-le"...

>>>> L'avis d'Ofelia, qui m'a incitée à faire passer d'urgence ce roman sur le dessus de ma PAL !!

Commentaires

  1. Je suis très très heureuse et émue que ce roman t'ait plu. Je te souhaite d'avoir toujours un enfant bleu qui te tient la main :)

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