"Redemption Falls" - Joseph O'Connor

Invitation à un sombre voyage.

Ça commence avec l'image d'un femme qui marche. Elle marche tellement longtemps que c'est à peine croyable. Les kilomètres ont tant usé ses misérables souliers qu'au bout d'un moment, elle marche pieds nus. Elle est sale et maigre à faire peur, elle a faim, elle a froid, elle croise des hommes qui la malmène -bien sûr, c'est un euphémisme- mais elle est portée par une volonté farouche, elle ne s'arrête ni ne baisse la tête, elle ira jusqu'au bout de sa quête...

Cette femme, c'est Eliza Duane Money. C'est d'ailleurs à peine une femme, elle n'a que dix-sept ans, mais elle est déjà terriblement endurcie contre les coups durs que sa condition lui fait inévitablement subir.
Être une femme pauvre dans ce monde d'hommes, au lendemain de cette fratricide et sanglante guerre de Sécession, c'est être vouée à n'être presque rien, à subir la brutalité des désirs bestiaux, subir une domination masculine évidente, violente et inique.

Le but de sa quête tient en un mot, ou plutôt en un nom : Jeremiah. Jeremiah est le jeune frère d'Eliza. Il s'est enfui du foyer familial, et son errance l'a mené à Redemption Falls, ville (fictive) du sud des États-Unis, dont le gouverneur récemment nommé, James O'Keefe, peine à asseoir son autorité.
Il faut dire que les circonstances jouent contre lui : James a été placé là par le gouvernement de l'union après la victoire des confédérés, et les sudistes, vaincus, voient d'un très mauvais œil l'irruption de cet intrus, qui de surcroit est irlandais. La propension du gouverneur à la bouteille et la violence de ses crises de fureur font par conséquent les choux gras de la presse locale. Redemption Falls est la ville de péquenots par excellence, perdue au milieu de nulle part, noyée sous la poussière que génère une terre aride et infertile. Pourtant, le "Col O'Keefe", surnommé aussi "Le sabre", fut, en son temps, une légende.

Condamné par le royaume d'Angleterre pour ses activités subversives et révolutionnaires à la résidence forcée en Tasmanie, il parvint à s'évader de l'île ...

Oh, là, là, ça ne va pas du tout, je suis en train de trop en dire. D'autant que la sagesse de ce résumé à la chronologie linéaire ne peut pas vous donner la mesure du souffle qui habite le roman de Joseph O'Connor. Vous devrez reconstituer tous les éléments de son histoire comme si vous construisiez un puzzle. Une bribe de journal par ici, un échange épistolaire par là, quelques chansons et poèmes vous imprégnant au passage d'une atmosphère tantôt guerrière, tantôt sentimentale... Il est très difficile de rendre compte compte de la richesse de ce récit au rythme entêtant, où se bousculent souvenirs et compte-rendus pseudo historiques, où se côtoient héros déchus et femmes du monde, indiens et brigands... L'ensemble étant servi par une écriture qui sait se faire saccadée ou lyrique, les phrases sèches et sans verbe alternant avec de longues tirades éloquentes.

C'est fort, violent, odorant, émouvant...
C'est foisonnant mais complètement maîtrisé, si bien que le tout forme un ensemble parfaitement homogène...

... que dire de plus ?

Mais... que faites-vous encore là ?
Courez, courez à la librairie la plus proche pour vous procurer ce petit bijou !!


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Commentaires

  1. Ah oui ! Très beau roman, rempli de souffle comme tu le dis très bien. J'avais fait un billet sur Joseph O' Connor, je suis une fan, une afficionado, je l'admire énormément.
    A l'Irlandaise est un des plus beaux romans que j'ai lus.
    Merci pour ce billet !

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    1. Je crois que j'avais d'ailleurs commenté ton billet à ce sujet, en indiquant à quel point A l'irlandaise m'avait marquée, moi aussi.

      "Muse" m'avait également beaucoup plu, c'est un texte très émouvant et poétique.

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  2. Très beau livre de cet auteur majeur. Tu peux en retrouver la chronique ainsi que celles de Muse, de Inishowen, des Bons chrétiens. Du souffle, O'Connor n'en manque pas.

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    1. Je vois que tu es fan, toi aussi !
      Je ne manquerai pas d'aller lire tes avis sur les titres que je n'ai pas lu, car c'est une certitude, je n'en ai pas terminé avec Joseph O'Connor !

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  3. Bon, alors, c'est la honte ... pour moi, je veux dire, le seul roman de cet auteur ( que j'adore par ailleurs), pour lequel je m'étais calée sous la couette, un après-midi d'hiver, prête à me régaler, et que j'ai abandonné au bout de de 20 à 25 pages ... Ce qui fait que je vais pas courir à la librairie, juste le reprendre sur mon étagère !

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    1. 20 à 25 pages ?! En effet, je te conseille de persévérer. C'est vrai que ce roman n'est pas d'un abord confortable, mais il a un réel pouvoir envoûtant, dès lors que l'on s'est laissé engloutir par son histoire et ses personnages cabossés..

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  4. Ah ben, deux jours trop tôt pour l'anniversaire, c'est dommage... Ceci dit, il se pourrait bien que je devienne adepte du monsieur, comment arriver à l'âge que j'ai sans jamais l'avoir lu, je me le demande...

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    1. C'est vrai que j'aurais pu faire rentrer cette lecture dans le cadre de tes "douze", mais je n'y ai pas pensé.
      Peut-être aurons-nous l'occasion de retrouver cet auteur autour d'une lecture commune, il me reste à moi aussi quelques titres à découvrir le concernant...

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