"La part des flammes" - Gaëlle Nohant

Argumentaire de vente...

Les manières policées des Ducs et des Comtesses de..., l'écho du heurt des roues de fiacres sur les pavés, les pages bruissant du froissement des jupons portées par de nobles corps enserrés dans des corsets... ce n'est habituellement pas mon truc. D'autant plus si ce genre de littérature est proposé sur les rayons de la boutique France Loisirs de la galerie marchande du coin.
Oui, ce jour est -aussi- celui de mon grand coming-out : je suis inscrite à France Loisirs, résultat d'un égarement de jeunesse, provoqué par quelque offre alléchante (quatre volumes au choix pour 10 francs, oui, ma jeunesse date de l'époque du franc), et pérennisé, chaque année, par une étrange amnésie au moment où il serait temps de rédiger un courrier de résiliation... Bon, cela a entre autres permis à mes filles de se constituer une solide collection de BD...

Mais revenons-en à nos comtesses. Ce que je souhaite vous expliquer, c'est que rien, a priori, ne me disposait à acquérir, qui plus est chez France Loisirs, le titre dont il est ici question (non mais, visez la couverture, et encore, je vous épargne la transcription du texte de sa quatrième...) :


... mais que je vais néanmoins m'évertuer à vous convaincre de suivre mon exemple. Non, il ne s'agit pas de vous demander de vous inscrire chez FL, mais simplement de vous donner envie de lire "La part des Flammes", qui paraîtra, sinon, courant mars, aux Éditions Héloïse d'Ormesson.

J'aurais pu me contenter de citer le nom de son auteure, et de vous renvoyer ICI... Mais je suis bien consciente qu'au vu de ce qui précède, ma crédibilité a dû en prendre un sacré coup, et qu'il va me falloir développer des arguments un peu plus sérieux...

J'aurais pu me contenter de prétendre que Gaëlle Nohant est une conteuse hors pair. Et là, comme vous seriez en droit de le faire, vous me rétorqueriez que comme argument, c'est un peu léger. 

Je vais donc tenter de répondre à la complexe question de savoir ce qui, selon moi, fait d'une écrivaine une conteuse de talent, et de "La part des flammes" un titre à ne pas manquer.

Une histoire est d'abord portée par ses personnages, qui doivent être assez complexes pour acquérir une dimension palpable, nous donner envie de pleurer ou de rire avec eux, nous faire trembler lorsqu'ils sont en danger... Et la galerie de personnages animée par Gaëlle Nohant nous offre de beaux portraits de héros dont la personnalité relève d'un savant mélange de caractéristiques romanesques somme toute assez banales, et de particularités qui confèrent à chacun originalité et crédibilité. On y croise ainsi, entre autres, de chevaleresques et orgueilleux individus au grand cœur et au verbe haut, que torture parfois la part de violence enfouie en eux, de belles et nobles femmes au passé honteux, des religieuses dont l'apparente bienveillance maternelle dissimulent d'intransigeantes manipulatrices, des aristocrates cruels et cyniques que leurs failles secrètes nous rendraient presque sympathiques...


Le contexte dans lequel évoluent tous ces protagonistes doit quant à lui être assez consistant pour donner au lecteur le sentiment d'être immergé dans le récit. Il s'agit de  sentir, de voir, d'entendre... pour cela, les descriptions doivent être suffisamment éloquentes pour initier dans l'esprit le début d'une représentation, d'une sensation, sans être trop exhaustives, pour laisser à l'imagination cette part de liberté qui rend la lecture si excitante. Et ça aussi, Gaëlle Nohant sait faire, diffuser subtilement quelques détails éloquents (une odeur, l’évocation d'un chatoiement de toilette, de la douceur d'un gant en peau de chevreau) propres à convoquer des images sans en imposer toutes les composantes. Lors d'épisodes particulièrement dramatiques, elle a par ailleurs une plume à la fois assez précise et métaphorique pour nous faire vivre les événements alors relatés.
Au gré des tribulations de ses personnages, d'anecdotes racontées de manière très vivante (ce roman se dévore d'une traite), nous sommes plongés dans l'atmosphère du Paris de la toute fin du XIXème siècle, de ses quartiers peuplés de taudis décimés par la misère et la tuberculose à ses salles de bal et ses clubs pour messieurs fortunés, où sévit le fiel d'une noblesse hypocrite et mauvaise.


Et, enfin, le plus important... l'écriture !! Tiens, ça me fait à nouveau penser à France Loisirs, dont la politique commerciale n'a jamais vraiment dépassé la tactique agressivement imposante du porte-à-porte : à peine avez-vous mis le pied das l'une de leurs boutiques qu'un vendeur se précipite pour savoir ce qu'il vous faudrait, et pour combien de kilos il peut vous en mettre, et le harcèlement continuera jusqu'au moment du règlement, pendant lequel il vous sera détaillé la liste de toutes les offres incontournables du moment (de la réservation en avant-première du dernier DVD d'Harry Potter à la réduction imbattable sur le cahier de recettes pour végétariens).
Bref, lors d'un passage dans un de leurs points de vente, à la question posée par un employé des lieux sur mes goûts en matière de lecture, j'ai répondu que je pouvais tout lire, à partir du moment où c'est bien écrit. Essayez de deviner ce qu'a alors énoncé, comme une bête évidence destinée à me décrasser de mon apparente inculture, cet apôtre de la littérature au rabais (loin de moi, avec l'utilisation de cs termes, toute tentation de condescendance ou de mépris, mais vous comprendrez mieux en lisant la suite) ? 
... Alors ? 
Et bien, il a dit : "Mais enfin ! TOUT est bien écrit !" ARRGH... 

Bon, trêve de digressions, recentrons-nous sur "La part des flammes" (c'est bien plus intéressant) et sur la façon dont il est écrit. D'abord, il y a le ton. Gaëlle utilise avec intelligence les codes de plusieurs genres -récit historique, d'aventures, feuilleton romanesque- en y ajoutant sa touche personnelle : un regard critique sur la société de l'époque qu'elle décrit, dont elle fustige notamment les inégalités faites aux femmes -qui peuvent n'appartenir qu'à Dieu ou à un mari, et qu'une éternelle infamie punit du moindre écart à la rigide moralité ambiante- et aux plus démunis. Et comme elle s'en inspire, et ne se contente pas d'imiter ces littératures, elle peut se permettre de flagrants clins d’œil aux maîtres du genre (bah oui, le Gascon et Constance ...!), que j'ai trouvés fort amusants. Ensuite il y a le style, en adéquation parfaite avec son propos, élégant, fluide mais jamais simpliste...

... je pourrais sans doute continuer pendant des heures, mais je ne voudrais pas vous empêcher de vous rendre à la librairie la plus proche avant sa fermeture...*

Pour résumer, je dirais que la principale qualité de Gaëlle Nohant est à mes yeux sa capacité à faire dans la juste mesure, à équilibrer tous les éléments de son récit pour qu'au final, ses efforts se fassent transparents, ne laissant apparaître qu'un vaste tableau certes parfaitement maîtrisé, mais surtout très agréable à contempler...


*Attendez tout de même un peu, "La part des flammes" ne paraîtra que le 19 mars ! A moins que vous aussi, vous ne soyez abonnés à France Loisirs... (on va finir par croire que je leur fais de la pub !). Et sinon, ses autres titres sont déjà disponibles :
L'ancre de rêves
L'homme dérouté

Commentaires

  1. Tiens, c'est justement parce que je ne m'attendais pas à ça de ta part, que je le note, parce que les comtesses et leurs corsets, moi j'adore ... France Loisirs, peu, mais comme je ne m'y suis jamais abonné, mes enfants ont moins de BD que les tiens !!! J'adore le "Mais tout est est bien écrit, madame" ... (je suppose, sans condescendance aucune non plus, que ce monsieur avait aussi "tout lu") A bientôt pour des terres plus noires, comme d'hab ...

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    1. J'espère qu'il te plaira... c'est en tous cas une lecture très ludique, même si le récit compte son lot de drames. mais l'écriture, le rythme, font que cela se dévore presque sans y penser !

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  2. Je n'ai qu'un commentaire à faire:
    ça existe encore France loisir???
    et toutes mes félicitaions pour avoir osé faire ton coming out :)

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    1. Bah, oui, ils tiennent malgré tout... je dois leur reconnaître d'avoir un peu élargi leur choix ces dernières années. On y trouve à l'occasion un Oates, un Huston... Mais j'ai parfois trouvé tant de coquilles dans certains des ouvrages, que j'ai bien failli les leur rapporter...

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