"Le cœur qui tourne" - Donal Ryan

De l'art de faire de la polyphonie une symphonie, et non une cacophonie.

Il n'y a pas que le cœur qui tourne, dans le roman de Donal Ryan... le récit lui-même gravite comme un tourbillon autour du personnage de Bobby Mahon, qui serait l'équivalent de l’œil du cyclone. Sachant que l'auteur s'intéresse tout autant au cyclone qu'à son œil...
La tête aussi vous tourne, à l'abord de ce récit polyphonique qui change de narrateur à chaque paragraphe (il en compte au total plus de vingt), l'ensemble formant une mosaïque dont chaque fragment pourrait aussi se suffire à lui-même.

Tous ces quidam ont tout de même un point commun, c'est celui d'habiter un village d'Irlande touché par la récession économique, dont une bonne partie de la population s'est retrouvée sur le carreau après le départ en catimini, et avec la caisse sous le bras, de l'un des principaux pourvoyeur d'emplois de la commune, un constructeur de maisons individuelles. Les lotissements construits pendant l'éphémère boom immobilier, inachevés et déjà décrépits, sont restés quasiment déserts.

Parents et enfants, jeunes et vieux, alcooliques et mères célibataires... tous ceux qui prennent la parole en livrant leurs craintes et leurs déceptions, leurs douleurs et leurs défaites,  mais aussi leurs joies et leurs espoirs, ajoutent au tableau une couche d'humanité, faite d'un subtil amalgame de noirceur et de lumière.

Si leurs histoires respectives instillent au récit une solide dose d'amertume, de sordide et de tristesse, Donal Ryan a l'intelligence, malgré la brièveté de ces multiples portraits, de ne pas réduire ses personnages à de caricaturales représentations de victimes de la crise. Certes, on est frappé par la perte de confiance en l'avenir et d'estime qui plombe la plupart d'entre eux. Englués dans des existences sans réelle perspective, ressassant leurs malheurs, frappés à la fois d'une sorte d'inertie et d'une étroitesse d'esprit qui leur fait craindre l'ailleurs et l'étranger, beaucoup font preuve de fatalisme. Mais "Le cœur qui tourne" offre aussi de jolis moments de rires et de sensibilité, parce qu'il est fait d'un assemblage de tous ces petits détails qui démontrent la complexité des individus, leurs forces et faiblesses mêlées, leur capacité au cynisme et à la cruauté, comme à la mansuétude et à la bienveillance.

Et donc, au cœur -on y revient- de cette mosaïque, par bribes anodines, au fil de digressions lâchées par ces multiples narrateurs, se dessine la figure de Bobby, à qui la vie a donné à la fois le pire et le meilleur, l'amour et l'humiliation, le charisme et le mépris de soi, des atouts certains et quelques tonnes de malchance...

On referme ainsi le roman de Donal Ryan avec en tête les résonances d'une vingtaine de voix qui, par miracle, ne forment pas une cacophonie, mais une véritable musique à la fois poignante et envoûtante.

>> C'est l'avis d'Athalie qui m'a donné envie. Eeguab aussi a aimé.

Commentaires

  1. Comme toi j'ai aimé ce livre, chroniqué courant 2015.

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    1. J'ai voulu ajouter un lien vers ton billet, mais je ne le trouve pas sur ton blog..

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    2. Ronde irlandaise (Lire Irlande, juillet 2015).

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  2. Ne pas se laisser décourager par le tourbillon du départ, je pense, le coeur se remet à l'endroit assez rapidement. Je l'ai lu effectivement, il y a un certain temps, mais en te lisant, je me dis que je n'ai rien oublié en fait. Je suis vraiment contente que ce livre laisse une trace de plus, il en vaut la peine.

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    1. Oui, c'est un premier roman (je crois ?) très réussi. Et j'ai aimé être prise, d'emblée dans ce tourbillon. On ne comprend pas trop au départ où nous emmène l'auteur, et c'est plutôt intrigant.

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  3. Je l'avais repéré en librairie mais hésites à cause de toutes ces voix. Visiblement, j'ai tord.

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    1. C'est justement là tout l'intérêt des blogs de lecture, que de permettre de lire des romans que nous n'aurions sinon jamais ouverts !!

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  4. Vingt voix qui ne forment pas une cacophonie, je sens que j'aimerais...

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    1. Je pense moi aussi qu'il te plairait...

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