"Cette nuit, je l'ai vue" - Drago Jančar

"On vit une époque où on ne respecte que les gens, vivants ou morts, qui étaient prêts à se battre, même à se sacrifier pour les idées qu'ils ont en partage. C'est ce que pensent les vainqueurs et les vaincus. Personne n'apprécie les gens qui ne voulaient que vivre. Qui aimaient les autres, la nature, les animaux, le monde, et se sentaient bien avec ça".

C'est à un compte à rebours que nous invite Drago Jančar, qui nous rapproche, par étapes, des événements d'une funeste nuit de l'hiver 44...

"Cette nuit, je l'ai vue" tourne autour de la disparition de Veronika Zarnik, figure lumineuse, charismatique, dont l'évocation, par personnages interposés, marque le récit d'une mélancolie lancinante. Son amant, sa mère, un ami, puis d'autres, se souviennent de sa fougue et de sa bienveillance, de son intelligence et de la liberté d'esprit de cette femme atypique, capable d'apprivoiser un alligator et de piloter un avion, comme de pleurer la mort d'une grenouille...

L'auteur remonte le temps par le truchement d'un habile jeu de perspectives : au fur et à mesure que le témoignage de ses narrateurs s'éloigne temporellement des faits relatés (le premier a vu Veronika pour la dernière fois sept ans auparavant, quand le dernier qui prend la parole le fait cinquante ans après les événements), ils progressent sur deux années, vers une issue que l'on devine tragique, la tension acquérant au fil du texte une ampleur croissante.

La récurrence du souvenir d'une chanson, d'un poème, d'une anecdote a priori insignifiante dont la portée se révèle avec le recul, ponctue et homogénéise l'ensemble. 

Veronika et son époux Leo Zarnik avaient fait de leur manoir de Podgorsko un havre au cœur de la furie guerrière. La Slovénie, alors annexée par l'Allemagne, est le théâtre d'affrontements sanglants entre l'occupant et les résistants slovènes terrés dans le maquis. Niant la violence et le cruel prosaïsme de ces temps de trouble, les Zarnik, libres penseurs avides de culture et de rencontres, organisent de régulières soirées auxquelles ils convient artistes et divers individus dont la tendance politique leur importe peu. Une attitude qui peut sembler naïve ou courageuse, mais s'avère en tous cas dangereuse...

"Cette nuit, je l'ai vue", selon le point de vue de ses narrateurs respectifs, se construit autour du vide de l'absence, des regrets, de la culpabilité, et se teinte d'une douloureuse résignation face à l'évidence de l'issue du combat qui se joue entre barbarie et humanité. La figure de Veronika, héroïne parachutée dans un monde de violence où sa gentillesse et son refus de toute compromission font d'elle une inadaptée, se dessine progressivement pour acquérir une dimension quasi mythique, renforcée par l'énigme liée à sa disparition. 

Entre détresse et nostalgie, Drago Jančar parvient à nous imprégner de son roman tout en douceur, en instillant subrepticement en nous les échos d'une tragédie dissimulée dans le silence feutré et le froid hostile de l'hiver slovène.

J'ai lu ce titre dans le cadre de l'activité Lire le monde, organisée par Sandrine. D'autres billets sur la page Facebook du groupe.

Commentaires

  1. La citation qui ouvre ton billet est superbe. Elle dit toute l'ambiguïté des périodes troublées, qui somment chacun de prendre position. Merci pour cette participation à la lecture commune.

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    1. Cela donne une idée de la beauté de l'intégralité du roman... Et merci à toi, sans l'activité Lire le monde, je n'aurais probablement jamais lu cet auteur, et cela aurait été bien dommage !

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  2. Beaucoup aimé ce livre, chroniqué à sa sortie, avec enthousiasme.

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    1. Ça ne m'étonne pas... je m'en vais lire ton avis de ce pas!

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  3. Je vais recevoir bientôt un roman de cet auteur, que je n'ai encore jamais lu... on verra !

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    1. Je lirai ton avis avec intérêt, car je n'en ai pas terminé avec cet auteur, dont l'écriture possède un charme indéniable.. et puis, la Slovénie, ça change !!

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  4. J'ai du mal avec les romans sur la guerre, et avec l'Europe de l'Est. Sans doute que ce ne sont que des vilains préjugés, mais comme j'ai envie de lire tant d'autres choses, ces romans passent à la trappe...

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  5. La guerre n'est pas vraiment le thème de ce roman : elle sert de toile de fond, de prétexte, même, à la mosaïque qu'élabore l'auteur autour de son héroïne. C'est un texte relativement court, laisse-toi tenter à l'occasion, peut-être que tu ne le regretterais pas...

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  6. Ton billet complétait bien ce que j'avais trouvé fascinant et intéressant dans ce récit, c'est pourquoi j'avais rajouté ton lien.;-) Et puis tu racontes joliment ce livre en faisant honneur à son auteur.

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    1. Je suis en tout cas ravie de l'avoir découvert, et je pense que je le relirai..

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