"Beckomberga, Ode à ma famille" - Sara Stridsberg

"Je me dis que si la vraie folie existe alors elle doit être l'amour : le ravissement, le vertige, l'hystérie".

Qu'est-ce que la folie ?
Si le but de "Beckomberga, Ode à ma famille" n'est pas de répondre à cette question complexe, on ne peut s'empêcher, à l'issue de la lecture du roman de Sara Stridsberg, de se la poser...

Jim fut interné des mois durant à Beckomberga, le plus grand hôpital psychiatrique de Suède, construit au début des années 1930, et fermé en 1995, lorsque la réforme de la psychiatrie initiée par le gouvernement préconisa une intégration des malades dans la société. Sa fille Jackie, alors adolescente, lui rendait régulièrement visite au "château des Toqués". 

Elle revient sur cette période de sa vie, au fil d'une narration toute en liberté, qui laisse une impression de spontanéité, et de sincérité aussi, comme si, plutôt que dans un livre, nous nous trouvions dans son esprit, emportés avec elle par le fil de souvenirs déferlant sans logique apparente. Les réminiscences d'épisodes vécus à Beckomberga alternent avec des séquences du présent, en une succession de courts chapitres qui impulsent au récit un rythme quasi hypnotique.

Devenue adulte, Jackie vit seule avec son jeune fils, dont elle a quitté le père parce qu'elle se sentait incapable de "partager" son enfant. Elle entretient des relations lointaines avec son père, septuagénaire qui vit maintenant en Espagne, et qui lui exprime régulièrement ses intentions suicidaires. Hantée par les moments passés à Beckomberga, elle y retourne régulièrement, flânant parmi les vestiges du domaine désormais abandonné, en quête des fantômes de ses souvenirs.

Homme charismatique, liant, mais instable, Jim est depuis toujours atteint d'un insondable mal-être et d'un profond dégoût du monde. Le doit-il à un funeste héritage, sa mère, dépressive, étant morte d'alcoolisme sans même lui dire au revoir ? Quand il l'évoque, il donne l'impression que ce drame l'a amputé de la capacité à se fixer au monde, à s'ancrer dans l'existence. Inapte à l'amour, à éprouver des sentiments assez forts pour donner un sens à sa vie, il explique son attirance pour la mort du fait que rien ni personne ne le retient... Lone, son épouse, et mère de Jackie, avait fini par jeter l'éponge, impuissante à lutter contre les pulsions auto destructrices de son mari.

Jackie manifesta quant à elle durant tout le séjour de son père à Beckomberga une inaltérable fidélité, lui rendant inlassablement visite, au point que l'hôpital devint un second foyer, et le lieu d'inoubliables rencontres. La relation de cette proximité avec l'univers psychiatrique laisse une impression d'errance dans une réalité incertaine, où les individus ont une perception douloureuse et bancale d'eux-mêmes, et où leurs réactions, les rapports qu'ils entretiennent les uns avec les autres, relèvent de codes incompréhensibles pour ceux de l'extérieur. Ils agissent tantôt de manière instinctive, laissant s'exprimer leur "anormalité", tantôt avec une sorte d'égarement passif, qui rappelle que leur présence à Beckomberga est liée à une immense détresse.
Jackie éprouve de la fascination pour ce lieu hors du temps, où évolue des êtres qui, abordant l'existence avec une intensité destructrice, se parent à ses yeux d'une dimension extraordinaire. 

Sa relation avec son père est alors empreinte à la fois d'une intimité sereine, liée à une profonde compréhension mutuelle, et d'une distance créée par la folie de Jim. Avec le recul, elle s'interroge sur cette relation, et sur ce qu'elle espérait de ces visites au "château des toqués". Imaginait-elle pouvoir sauver son père ? Était-elle en quête des raisons profondes de la détresse paternelle, de ses mécanismes, afin d'échapper à un éventuel déterminisme familial dont elle aurait pu elle-même devenir victime ?

"Beckomberga" est un récit à la fois beau et terrible, à l'image de ces "malades" et de la façon dont les perçoit Jackie, magnifiques de profondeur et de mélancolie, quand leur yeux injectés d'alcool, leurs visages rendus bouffis par les médicaments, devraient les rendre pitoyables. Personnages morts et vivants se mêlent (les premiers hantant les rêves des seconds) et laissent ainsi une empreinte forte en nous. Il émane du roman de Sara Stridsberg un esthétisme un peu morbide, les forces et les failles de ses héros se fondant en une étrange osmose.

La menace de la bascule dans un gouffre intérieur, où l'on ne peut que se perdre, est omniprésente... la folie résiderait dans le désespoir suscité par l'incapacité à le combler ?



Commentaires

  1. Une lecture qui me tente beaucoup, j'avais bien vu ici ou là la couverture mais je n'avais encore rien lu sur ce roman. Bref, tu m'as donnée envie de le lire et je note bien soigneusement la référence.

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    1. Je dois avouer que j'ai eu un peu de mal, au début, à y rentrer, en raison de cette narration sans logique apparente. Et puis, à un moment, le charme a pris, celui d'une étrange poésie à la fois naïve et tragique. Avec le recul, je me rends compte que c'est sans doute le titre qui, parmi ceux de cette "quinzaine scandinave", laissera la plus forte empreinte..

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  2. Excellent billet ! J'ai bien aimé aussi ce roman et ai ressenti le même temps d'adaptation que vous. Mais je n'ai pas réussi à exprimer si bien que vous mes sentiments face à ce roman.

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    1. C'est vrai que ce roman a un côté déstabilisant, comme déstructuré, mais le charme de l'écriture de l'auteur et le charisme de ses personnages finit par faire oublier l'abord abrupt de sa narration.

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