"Derrière les panneaux il y a des hommes" - Joseph Incardona

Jungle de bitume.

L'autoroute...

... univers d'immédiateté et de mouvement, propice à la fluidité comme à la violence, cette dernière comme une possibilité de chaque instant, épée de Damoclès suspendue en permanence au-dessus de la tête de ses millions d'usagers...
... ses aires de repos, parenthèses spatio-temporelles où se côtoient hordes excitées de vacanciers, professionnels de la route aguerris et fatigués, et employés de restoroutes exploités...
... sa vie nocturne, clandestine, peuplée d'ombres d'hommes et de femmes oubliés, qui ont trouvé le moyen de s'adapter, se fondre, même, à ses espaces impersonnels...
... symbole des dérives de la civilisation : annihilation de l'environnement naturel, frénésie de consommation et règne du jetable...

C'est au cœur de ce microcosme où se mêlent froideur et grouillement, que Joseph Incardona implante sa sordide histoire.

Pierre et Ingrid sont dévastés par la disparition, six mois auparavant, de leur fille, enlevée lors d'une halte sur une aire de repos. Depuis, Pierre erre au volant de son véhicule, devenu son chez-soi, sur les kilomètres s'étendant à partir des lieux du drame. Il chasse, obsédé par ce qui est devenu l'unique but de sa vie et de celle de son épouse, qui passe ses journées à attendre ses coups de fils, en s'imbibant d'alcool : retrouver le meurtrier de leur enfant.
Aussi, lorsque le kidnappeur récidive, Pierre en est presque heureux : c'est enfin la possibilité d'obtenir une piste...

Le lecteur, qui investit l'intimité du coupable, sait que la traque sera difficile. Isolé du monde par une surdité qui lui a permis de développer une acuité quasi surnaturelle de ses autres sens, l'homme est doté d'une maîtrise de soi et d'un sens de l'organisation proportionnels à la démence de son esprit malade.

"Derrière les panneaux il y a des hommes" est un roman halluciné, une béance sur l'horreur, le récit du choc provoqué par l'animalité s'invitant dans l'apparente sécurité de nos vies modernes et bien réglées. En osmose avec cet environnement dominé par l'urgence et l'instantané, l'écriture de Joseph Incardona, en une succession de phrases courtes et percutantes, impulse au texte un rythme hypnotique et pénétrant.

Il croque ses personnages en quelques coups de plume mais avec justesse, leur conférant des caractéristiques qui les rendent immédiatement mémorables.

Il brosse ainsi un tableau à la fois dynamique et oppressant, où victimes, chasseurs et bourreaux se croisent, se cherchent, se télescopent, liés par des connexions parfois étranges.

A lire, oui...

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