"La guerre n'a pas un visage de femme" - Svetlana Alexievitch

"Si l'on considère la guerre avec des yeux de femmes... de simples femmes... elle est plus horrible que tout ce qu'on imagine. C'est pourquoi on ne nous pose jamais de questions..."

Où nous retrouvons Svetlana Alexievitch et son magnétophone, partis en quête de témoignages de femmes ayant participé, sur le front, à la seconde guerre mondiale...

Est-elle consciente, lorsqu'elle se lance dans son projet, de l'ampleur et de la difficulté de la tâche, qu'elle mettra sept ans à mener à bien ? Au fil des rencontres que l'amène à faire son sujet, elle réalise avec une prégnance croissante que la guerre constitue un monde puissant, envahissant, dont l'horreur est indicible. Submergée par la violence qui émane des récits, confrontée à ce mystère humain que constituent l'existence et la constance du Mal, elle envisage à plusieurs reprises d'abandonner.
La sincérité, l'humanité de ses témoins la retiennent. En quête de ce qu'elle nomme le "savoir de l'esprit", elle marche sur les traces de la vie intérieure, procède à l'enregistrement de l'âme. Elle ne s'intéresse pas tant à ce que ces étonnantes guerrières ont vu, qu'à ce qu'elles ont compris de la guerre, à ce qu'elle leur a permis d'extraire d'elles-mêmes, à la façon dont elles l'ont vécue, dans leurs esprits et dans leurs cœurs. Elle souhaite capter la parole vraie, viscérale. Elle traque les émotions, les résonances des événements sur les individus, s’attachent aux versions que chacune propose de sa guerre. 
Elle a besoin de "discerner la part d'humain toujours présente en l'homme" pour contrebalancer le désespoir que suscite ces récits guerriers. La voix de ses interlocutrices, la restitution de leur ressenti, "met (ainsi) à nu le tragique de la vie".

Elles étaient fantassins, aviatrices, infirmières, cuisinières, tireurs d'élite, chefs de DCA... La plupart était très jeunes, à peine sorties de l'école, ou en cours d'études : celles qui pouvaient partir étaient les femmes sans enfants, les aînées des fratries, les filles de couples sans garçon à offrir à la nation... Elles étaient toutes volontaires, impatientes de servir la patrie, de défendre les valeurs de l'Union Soviétique. Bien que capables d'un courage et d'une endurance dont elles ne se vantent jamais, il leur a fallu déchanter, et remplacer leurs fantasmes d'héroïsme épique par une réalité sordide et barbare. Celle de la mort et de la souffrance omniprésentes, de la difficulté à tuer, de la laideur inhérente à la guerre, du voile qu'elle soulève, révélant la face obscure de l'humanité... 
Généreuses et sensibles, sans doute ont-elles souffert avec plus d'acuité que les hommes de l'ascétisme de la vie de soldat, du manque de douceur, d'affection, et de moments de frivolité.

Pour les survivantes, un autre combat s'est engagé. Sur le front, après un accueil au mieux rigolard, au pire méprisant, elles avaient su se faire accepter, respecter par les hommes, qui avaient fini par les considérer comme des camarades, des sœurs... Dans le civil, elles sont devenues celles que l'on n'épouse pas, comme si leur participation aux combats les avaient amputées de leur féminité. Beaucoup se sont retrouvées seules, leur réadaptation à la vie en temps de paix a été difficile, notamment pour celles qui avaient interrompu leurs études pour s'engager dans le conflit. Elles se sont vues confisquer la victoire par des autorités qui ont nié l'importance de leur contribution. Elles ont été calomniées, insultées, par les hommes comme par les femmes pour qui ces guerrières n'avaient pu, au sein de l'armée, que servir de putains...

Svetlana Alexievitch leur permet enfin de raconter cette douloureuse expérience, qui les a définitivement traumatisées. La dictature soviétique avait placé un tabou sur la guerre : seule la victoire devait être évoquée, et de préférence par les hommes, au discours plus factuel, plus glorifiant. Dans ce pays où l'Histoire a été remaniée au service de l'idéologie, la journaliste biélorusse permet à la vérité, telle qu'elle a été vécue, sentie, de s'exprimer, par la bouche de simples citoyennes.

On a tendance à croire que la guerre est une histoire d'hommes.
Et il est vrai, lorsqu'on prend connaissance du témoignage de toutes ces femmes, qu'elles portent sur la guerre un regard sans doute différent de celui de leurs pairs, comme si elles l'avaient vécue de manière plus sensuelle et plus subtile. Au point qu'elles paraissent parfois déplacées au cœur de l'horreur, leur sensibilité les poussant à éprouver autant de peine pour les chevaux perturbés par les atrocités perpétrées autour d'eux que pour les soldats blessés ou torturés, ou à percevoir avec intensité la disparition des oiseaux, des couleurs. Et le plus difficile pour elles, selon de nombreux témoignages, est de produire de la haine. La plupart ne parviennent pas à se défaire de leur aptitude à la compassion, même vis-à-vis de l'ennemi.

Les femmes décrivent la guerre avec leur propre langage, comme elles l'abordent avec une émotivité qui leur est propre, ainsi qu'en attestent ces petits subterfuges grâce auxquelles elles s'efforcent de rester elles-mêmes, de "préserver leur territoire intérieur", par exemple en se raidissant la frange avec du sucre plutôt que de le manger, malgré la faim qui les tourmente...
A l'inverse des hommes, qui se retranchent derrière des faits, des chiffres, elles laissent s'exprimer leurs peurs, leurs dégoûts, leur fragilité ou leur honte. Et si elles évoquent ce qui pourrait passer pour des détails insignifiants, voire ridicules au regard de leur engagement militaire -la regret de se faire couper les cheveux, ou la peur de mourir moche-, ce n'est pas par futilité, mais parce que ces petites choses sont pour elles les symboles d'une forme de résistance à la brutalité, à la noirceur de la guerre.

Aussi, lorsque à l'issue de cette lecture, on repense au courage et à la fierté de ces femmes, et surtout à leur capacité à conserver, dans le pire des environnements, leur empathie et une certaine forme de douceur, on ne peut que souscrire au postulat de Svetlana Alexievitch : non, "La guerre n'a pas un visage de femme".


J'ai lu ce titre dans le cadre de l'activité Lire le monde, organisée par Sandrine. D'autres billets sur la page Facebook du groupe.

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Commentaires

  1. Dans "La Supplication", il est question de l'homo sovieticus, celui qui se sacrifie pour la patrie, qui est un élément du peuple avant d'être un individu. A l'évidence, il comprend aussi les femmes...

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    1. Oui... et pour en aprendre davantage sur cet Homo sovieticus, La fin de l'homme rouge est un incontournable. C'est mon titre préféré de l'auteur à ce jour. Alors que l'auteur n'y aborde pas directement, comme elle le fait dans La supplication ou La guerre... le ressenti d'individus au coeur d'un drame, c'est bizarrement celui qui m'a le plus touchée.

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  2. Vos billets me font regretter de n'avoir pas participé... mais je note pour une prochaine lecture.

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    1. Tu ne le regretteras pas, cet auteur est à mon avis incontournable. Le travail qu'elle a accompli pour faire entendre toutes ces voix, c'est à la fois colossal et profondément émouvant.

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  3. c'est un livre magnifique comme ses autres livres d'ailleurs, il y a de l'amour et de la force dans ses propos, de l'admiration et aussi un regard bienveillant quelle grande dame de la littérature et l'histoire russe

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