"Ping-Pong" - Park Min-kuy

"Qu'est-ce qu'on va faire des cons."

Bénis soient la littérature et les écrivains, qui permettent ces incursions dans des univers que nous ne pénétreront probablement jamais en réalité, qui nous immergent dans l'intimité d'individus que nous n'aurions sans doute jamais eu l'occasion de croiser...

C'est un billet d'Yv', et ses promesses d'originalité, d'inattendu, qui ont suscité ma curiosité pour Park Min-kuy, auteur sud-coréen. Des promesses tenues par ce texte en effet surprenant.

"Ping-Pong" est le journal de Clou, collégien et surtout bizuth, ainsi qu'il se définit lui-même. Il forme avec Moaï, camarade de fortune, un "set", comprenez un "duo" : les deux adolescents partagent les coups, les humiliations, le racket, et peu à peu, une complicité tacite mais profonde. Souffre-douleurs de Ch'isu et de sa bande, Clou et Moaï sont de ceux que l'on ne remarque pas, qui subissent les diktats d'une poignée de dominants.

La découverte d'une table de ping-pong trônant au cœur d'un terrain vague donnent une nouvelle impulsion à la relation entre les deux garçons, le jeu devenant un moyen de communication, le catalyseur de leurs échanges. Et leur rencontre avec Secrétin, un français féru de tennis de table, le dote d'une dimension métaphysique : le ping-pong se fait métaphore de l'existence, planète à part entière, condensé de l'univers dans lequel se jouerait l'avenir de l'humanité...

Le propos, en lui-même insolite, est de plus servi par un ton singulier. Clou énonce vicissitudes et souffrance avec une lucidité analytique qui confère à son journal une distance qui rend son récit d'autant plus glaçant. Tous les faits, banals ou violents, sont évoqués avec précision, parfois avec crudité, mais sans excès d'éloquence, voire avec une espèce d'atonie. Ce décalage entre le fond et la forme génère de fait un humour grinçant, suscitant un certain malaise.

Associant dans ses raisonnements simplicité enfantine et acuité douloureusement mature, le narrateur s'interroge sur la possibilité et le sens du bonheur, d'un point de vue individuel aussi bien qu'universel. Ses doutes quant à la probabilité qu'il devienne un jour un adulte comme les autres, père de famille assurant la subsistance de son foyer grâce aux fruits de son travail, côtoient ainsi de régulières allusions au délitement du monde engendré par la pollution, la corruption, les inégalités.

Aussi, malgré des particularités stylistiques -onomatopées, ponctuation fantaisiste plaçant les virgules à contretemps, brièveté des paragraphes- qui font de Ping-Pong un texte vif, rythmé, il émane du journal de Clou une détresse profonde. Porte-parole de la majorité silencieuse, de ceux que l'on écrase et massacre comme s'ils n'existaient pas, l'adolescent, face au constat de la constance du mal et du non sens de la vie, est comme envahi d'un vide abyssal qu'il se sent incapable de combler.

"Ping-Pong" est un roman riche et déroutant, à propos duquel j'émettrai un unique (et léger) bémol : les incursions dans le surnaturel -là aussi inattendues- qui émaillent le dernier tiers du récit, à mon sens peu compréhensibles, m'ont laissée dubitative...

Commentaires

  1. Tiens c'est drôle, je suis tombée dessus par hasard dans une de mes bib' et je l'ai même emprunté car il me semblait savoureux, original, sortant un peu des sentiers battus, et puis j'ai dû le rendre sans l'avoir lu faute de temps (des fois j'ai les yeux plus gros que le ventre...). Mais je le réemprunterai, je sais où le trouver.:-)

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    1. C'est en effet sans conteste un titre original, surtout pour nous, lecteurs occidentaux, qui n'avont pas l'habitude des particularités stylistiques utilisées par l'auteur. Et puis, il nous plonge dans un univers vraiment particulier. A découvrir, donc, même si, comme je l'écris dans mon billet, certains passages à la fois surnaturels et metaphysiques sont un peu plus lourds à digérer... (mais ils ne sont pas très longs)

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