"Anima" - Wajdi Mouawad

"Les humains sont seuls. [...] Enfermés dans leur raison, la plupart ne franchiront jamais le pas de la déraison, sinon au prix d'une illumination qui les laissera fous et exsangues. Ils sont absorbés par ce qu'ils ont sous la main, et quand leurs mains sont vides, ils les posent sur leur visage et ils pleurent. Ils sont comme ça."

L'immersion dans "Anima" est abrupte.
Abrupte parce que le roman s'ouvre sur une scène dont l'horreur vous laisse hébété : la découverte par Wahhch Debch du cadavre de Léonie, sa femme, sauvagement mutilé. Cet atroce spectacle éveille en Wahhch l'impalpable et confus souvenir d'un traumatisme enfantin. D'origine libanaise, Wahhch a été recueilli, après le massacre de sa famille, par un infirmier canadien qui l'a adopté.
L'extrême souffrance dans laquelle le plonge l'assassinat de Léonie se mêle à un irrépressible et et douloureux besoin de savoir qui il est et quelles ont été les circonstances exactes de la rencontre avec son futur père adoptif. Il part en quête de l'assassin de sa femme, quête qui se mêle à celle de ses origines et de son identité. Le chemin qui y mène sera cruel et déchirant. 
Parti du Canada, dont il traverse des réserves indiennes, Wahhch parcourt ensuite une partie des Etats-Unis.

Il arpente des territoires où sévissent des guerres secrètes, où survivent, dans la misère et la violence, appliquant leurs propres lois, des communautés dont la dignité et la légitimité ont été reniées.
Il suit, comme on le comprend peu à peu, la route de ses semblables, ces victimes de carnage qui poussent des hurlements inaudibles mais puissants, ces déracinés de leur terre et d'eux-mêmes qui peinent à survivre dans un monde qui les oublie.

L'immersion dans "Anima" est surprenante.
Surprenante en raison du procédé narratif utilisé par l'auteur, auquel j'ai eu au départ un peu de mal à adhérer. Il consiste à faire porter son récit par la voix d'animaux : chats et chiens, insectes et rongeurs, chevaux..., dont les témoignages successifs relate le douloureux périple du héros. 
Cette approche anthropomorphiste est risquée, d'autant plus que l'auteur s'aventure à imaginer entre ses narrateurs et son personnage principal des connexions quasi surnaturelles qui peuvent parfois amoindrir la crédibilité du récit, même s'il est évident qu'il s'agit là d'un subterfuge pour exprimer le fait que Wahhch renoue avec sa part instinctive, qui se traduit par un besoin de communion parfois brutale, mais toujours enrichissant, avec les animaux, et lui permet paradoxalement de mieux se cerner en tant qu'homme. 

Et puis survient un moment où cela n'a plus d'importance. Complètement crédible ou pas, le texte de Wajdi Mouawad est imprégnée d'une telle poésie et d'une telle intensité qu'il exerce sur le lecteur une sombre séduction, l'attachant irrémédiablement aux protagonistes de cette tragédie qu'est "Anima". Car de la tragédie ce roman a le caractère inéluctable et dramatique. Le caractère des personnages et leurs émotions, la symbolique des situations, ont une dimension qui pourrait sembler excessive, mais s'intègrent parfaitement au ton du texte, et participent de beaucoup à en faire une sorte de conte à la fois sanglant et initiatique.

Je remercie Mior, dont l'avis a permis cette découverte bouleversante.

Commentaires

  1. Je l'ai noté chez Mior, également, j'avais été bouleversée par la représentation d'"Incendie", et ensuite par la lecture de ce même texte.

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    1. J'ai noté aussi Incendie, et les autres titres de la tétralogie qu'ils composent. Anima devrait te plaire, c'est un récit sombre et profond comme tu les aimes..

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  2. Je te remercie à mon tour ;-)
    Prévenons ceux qui ont envie d'y aller que plusieurs scènes sont vraiment d'une très grande violence

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    1. Tu as raison, elles peuvent heurter les âmes sensibles, et les autres aussi, d'ailleurs. Il faut dire que l'ensemble du texte est très intense : même en-dehors de ces scènes difficiles, "Anima" possède une force d'évocation très troublante, qui peut mettre mal à l'aise (mais c'est sans doute à cela que l'on reconnaît les grands romans)

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  3. Depuis l'article de Mior, je garde en mémoire ce titre pour l'acheter un jour. Je suis sure qu'il me plaira !

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    1. J'en suis sûre aussi. Malgré la violence qui y est dépeinte, il y a dans Anima beaucoup de poésie... c'est en tous cas un récit très fort.

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  4. Un roman croisé à plusieurs reprises ces derniers jours. Il me le faut !

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    1. Oui, cet auteur est vraiment à découvrir, et c'est un roman fort..

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