"Un homme dans l'ombre" - Eustachy Rylski

Tragi-comédie russo-polonaise. 

Quelle excitation de se lancer dans la découverte d'un auteur qui nous est complètement inconnu, et d'explorer à cette occasion ne serait-ce qu'un infime fragment d'une littérature qui nous l'est presque autant !

L'activité organisée par Sandrine autour d'éditeurs inhabituels, et qui met à l'honneur en ce mois d'avril la maison Noir sur blanc -qui fête par ailleurs, heureuse coïncidence, ses trente ans-, m'a ainsi permis une brève incursion dans la littérature polonaise contemporaine. Et si l'une des attentes de la découverte réside dans le plaisir que procure le fait d'être surpris, dérouté, la lecture d'Un homme dans l'ombre l'a assurément comblée...

L'homme dans l'ombre, c'est Aleksander Ránski, polonais d'origine russe par sa mère, et notaire à Varsovie en ce début mouvementé des années 90. Nous faisons sa connaissance à l'occasion d'une croisière sur la Volga, au cours de laquelle il rencontre un obscur ingénieur au physique étonnamment affûté, qui reste cloîtré dans sa cabine à écluser de la vodka, tout en parvenant à conserver un degré de lucidité déconcertant. 
Un bond brutal nous projette trois mois plus tard dans une villa bling-bling de la banlieue de Varsovie, autour d'une table réunissant Ránski, deux mafieux russes de sa connaissance et deux individus silencieux, dont on ne connaîtra pas l'identité. S'engage entre le notaire et les représentants de la pègre une conversation que le manque d'éléments quant à son contexte et son but rend mystérieuse, voire surréaliste.
Cette conversation est elle-même brusquement interrompue lorsque l'on retrouve Ránski dans le salon de sa presque centenaire de tante, qui entreprend d'évoquer le truculent et parfois périlleux destin de ses ascendants paternels, qui étaient accessoirement, selon la vieille dame, tous des imbéciles.

Le récit passe ainsi sans transition d'un épisode à l'autre, et même si certains fils conducteurs nous permettent peu à peu de mieux appréhender certains éléments de l'intrigue, cette dernière n'en conserve pas moins sa dimension énigmatique, tant l'auteur aime à manier l'ellipse et le sous-entendu. Le lecteur, se raccrochant aux indices parcimonieusement disséminés, révélés par certains épisodes, a de l'ensemble une vision toujours un peu confuse, car tronquée.

Mais ce n'est pas dans son scénario que se trouve l'intérêt d'Un homme dans l'ombre. La personnalité de Ránski est au centre du récit, ou plutôt son absence, en quelque sorte, de personnalité. Le héros lui-même a le sentiment que sa vie s'écoule à vide. Ayant passé trente ans, il est persuadé qu'il est "trop tard pour tout", et ressent un ennui et une solitude qui le plongent dans une vaine mélancolie. Malgré son intelligence, son élégance, son physique avantageux, cet homme sans passion, de nature modérée, voire froide, est comme impalpable, en quête d'une posture qui lui permettrait de se sentir ancré au monde. Accepter l'offre du mafieux Pasławski, qui avait besoin d'un polonais maîtrisant la langue et la culture russe pour gérer ses affaires à Varsovie, constitue une tentative pour accéder au plaisir qu'il dit rechercher, sans sembler en cerner la nature précise. Il s'adonne ainsi avec le malfrat à un jeu de dupes qu'il a savamment orchestré -mais dont on peine à comprendre tous les rouages-, dans le but de réduire à néant la supériorité triomphante de Pasławski, et de s'élever au-dessus du mépris qu'il voue à cet homme et à ses semblables, accédant enfin, lui l'éternel figurant, à l'un des premiers rôles...

En arrière-plan, se dessinent les mutations de la Pologne de cette fin de XXe siècle, qu glisse d'une emprise soviétique pourvoyeuse d'austérité grisâtre au scintillement trompeur d'un capitalisme qui a rapidement dévoilé les pires aspects de son visage... et Ránski, par son désœuvrement, son cynisme, semble cristalliser les incertitudes et le mal-être que génère cette transition dont son pays n'a pas su garder la maîtrise.

En accord avec la lucidité désabusée de son personnage, le ton d'Un homme dans l'ombre, très réussi, parvient à mêler cafard et drôlerie, dérision et tragédie. Les dialogues, notamment, sont particulièrement savoureux, accentuant avec une certaine théâtralité les caractéristiques des protagonistes.

Ce fut pour résumer une lecture qui, si elle n'est pas toujours d'un abord facile, procure d'excellents moments, en grande partie grâce à la finesse d'écriture d'Eustachy Rylski.


Un autre titre des Editions Noir sur blanc :
Sur les ossements des morts, d'Olga Tokarczuk

Commentaires

  1. Je dois être bizarre, mais ça me plaît bien. Je note !

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  2. Il est bien tentant, ce roman... et j'avoue que les maquettes des romans de cet éditeur ajoutent à la tentation!

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    1. Oui, c'est vrai que les objets livres de cette maison d'édition sont très beaux. Je suis ravie de ma découverte, j'ai trouvé ce texte original, et souvent drôle, malgré le fond tragique.

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  3. Il a tout pour me plaire ce livre ! Je le note de suite, ça me semble être le genre de pépites méconnues que j'affectionne aussi.:-) Et puis bon, toutes les occasions de découvrir de l'excellente littérature étrangère sont à saisir, et là, côté Pologne, c'est quasi une bénédiction !

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    1. Je ne connais pas très bien la littérature de l'est (hormis les classiques russes et Kundera, dont j'ai fait des cures lorsque j'étais lycéenne !) mais je réalise qu'elle me déçoit rarement... peut-être aussi parce qu'assez peu traduite, elle ne laisse filtrer que son meilleur ? Je pense que ce titre peut te plaire, on est là encore dans une méthode narrative originale. Je me dis qu'il doit y avoir une lois des séries, tous les derniers titres que j'ai lus proposaient des trames narratives sortant de l'ordinaire. Mais je ne vais pas m'en plaindre !

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