"Americanah" - Chimamanda Ngozi Adichie

Une histoire tirée par les cheveux.

Ifemelu est noire. Mais c'est en vivant aux Etats-Unis, ayant rejoint l'université de Philadelphie pour y poursuivre ses études, que la jeune nigériane prend conscience de sa couleur de peau et surtout de l'incidence de celle-ci sur la manière dont les autres la perçoivent.

A l'issue de treize années passées chez l'oncle Sam, elle décide de rentrer au pays. A quelques heures de ce retour, installée dans un salon de coiffure "afro" pour une séance de tressage, Ifemelu convoque, par épisodes, ses souvenirs... ceux de son expérience américaine, auxquels se mêlent les réminiscences de sa jeunesse nigériane, marquée par l'amour profond et paisible qui l'unissait à Obinze, un camarade de lycée, avec lequel elle a coupé tout contact quelques mois après son arrivée aux Etats-Unis, alors que la nostalgie, le manque d'argent et la solitude la plongeaient dans une déprime tenace.
Obinze, après avoir étudié à Londres, s'est imposé à Lagos, leur ville d'origine, comme riche homme d'affaires. Marié et père d'une petite fille, il ne se sent pourtant pas vraiment à sa place dans le milieu clinquant et dénué d'états d'âme de la nouvelle bourgeoisie nigériane.

On est immédiatement emporté par la densité romanesque d'Americanah, la manière dont l'auteure déroule son intrigue point par point, en introduisant ses personnages par des épisodes souvent anecdotiques, qui nous les rendent instantanément marquants. Mais ce qui fait par-dessus tout la richesse de ce roman, c'est son ton irrévérencieux, l'acuité et l'intelligence avec lesquelles son héroïne analyse les mécanismes des relations entre les êtres, ainsi que sa manière sincère et sensible d'exprimer ses propres émotions.

Si le récit débute par une séance de coiffure, plus précisément de tressage, ce n'est pas anodin...
"Défriser ses cheveux c'est comme être en prison. Tu es en cage. Tes cheveux font la loi (...). Tu te bats toujours pour qu'ils fassent ce qu'ils ne sont pas censés faire."
Au fil des mois puis des années qu'elle passe aux Etats-Unis, et des étapes de son "intégration", Ifemelu fait l'expérience du racisme, de son expression la plus grossière à ses manifestations les plus pernicieuses, portant sur les comportements des blancs comme des noirs qui l'entourent, et qu'elle analyse avec une impitoyable lucidité, le regard pourvu de recul de qui vient de l'extérieur. Car si les racistes auto-proclamés ont officiellement "disparu", si les lynchages et les cagoules pointues appartiennent à un passé pas si lointain mais que l'on se plait à considérer comme révolu, le racisme, lui, perdure, notamment sous cette forme que l'on qualifie "d'ordinaire", peut-être d'autant plus dangereuse qu'on ne la reconnait pas, qui s'immisce vicieusement et naturellement dans le langage, les attitudes, révélant la persistance des a priori.

Cela commence quasiment dès son arrivée, lorsque la secrétaire de l'université qui se charge de l'accueillir lui parle comme à un enfant, supposant qu'elle ne maîtrise pas l'anglais. A l'infantilisation, succédera tantôt la condescendance, tantôt un intérêt exagéré et superficiel pour ses origines... et que dire de ces bobos qui en font des tonnes, affirment haut et fort aduler Mandela et Harry Belafonte, envier les noirs d'Afrique de se nourrir de vrais légumes bio ? De ceux qui vous conseillent, avant de vous présenter à un entretien d'embauche, de vous faire défriser, ce qui revient à vous demander de tenter de faire oublier, ou en tous cas de montrer que vous avez la volonté de tenter de faire oublier, une partie de ce que vous êtes ? 

Oui, on en revient à ces satanés cheveux... 

Et tout cela se noie dans la plus parfaite hypocrisie, consistant à croire que la solution pour anéantir le racisme est d'oublier la "race", le piège résidant alors dans l'amalgame entre égalité et similitude : renier les différences de l'autre revient à refuser de l'accepter tel qu'il est.

Les noirs africains exilés et désireux d'assimilation jouent le jeu... affichant mépris pour leurs origines, vantant à l'inverse l'effet civilisateur de l'adoption de tous les codes d'une société qui finit par les transformer en caricatures de blancs qu'ils ne seront jamais. La peur de l'échec, du rejet, finit par les rendre eux-mêmes racistes. On devient fier d'exhiber une nuance de noir pas trop foncée, de revendiquer un métissage qui éclaircit la peau... il convient de devenir meilleur que les autres pour gagner ne serait-ce que le droit d'être toléré. Les noirs américains ont quant à eux intégré depuis longtemps les règles de survie dans ce milieu hostile qu'est le monde blanc capitaliste. L'élévation sociale requiert certains compromis quant à l'affirmation de soi pour ceux qui ne rentrent pas dans le moule, au risque d'amputer une partie de son intégrité...

Ifemelu elle-même se plie dans un premier temps à ces exigences d'adaptation, torturant son cuir chevelu -encore lui !- s’appliquant à prendre l'accent américain... Certaines rencontres salvatrices l'inciteront à renouer avec une certaine forme d'émancipation et le désir d'assumer sereinement mais catégoriquement sa particularité.

A son retour au Nigéria, fréquentant le milieu plutôt bourgeois dont elle est issue, elle prend par ailleurs conscience avec d'autant plus d'intensité que les pays d'Afrique cultivent souvent eux-mêmes le terreau propice à "la fuite des cerveaux" et aux velléités d'exil en général de ses semblables. Comment, lorsque vous vivez dans un pays où l'accès permanent à l'eau et l'électricité n'est pas une évidence, où même les médecins et les enseignants tirent le diable par la queue, alors que dans le même temps, vous êtes abreuvés de culture américaine ou occidentale, bercé par les récits d'Enyd Blyton et les informations de la BBC, que le must est de donner à vos enfants une éducation anglaise, voire française, comment, disais-je, ne pas souhaiter ardemment partir ?

Je pense que vous l'aurez compris, "Americanah" est un récit riche en thématiques abordées avec profondeur et humour, porté par la voix enchanteresse d'Ifemelu, femme d'esprit et de caractère, humaniste et férocement drôle...

A lire, évidemment !


J'espère que ma complice Athalie a été aussi emballée que moi : son avis est ICI.

Commentaires

  1. Oh là là, en te lisant, je me dis, mais comment se fait il que je me sois ennuyée à lire un titre aussi intelligent, moi ! Enfin, ennuyée n'est pas vraiment le mot, disons que je n'ai pas réussi à y croire et finalement ton sous titre me convient parfaitement, c'est une histoire "tirée par les cheveux" ! je suis restée dubitative devant les ficelles la construction, le parcours ascendant de Ifemelu, le grand amour retrouvé intact ... Et par rapport à la parole de Léonora Miano sur le thème de l'intégration, je suis restée sur ma faim, je pensais le propos encore plus incisif !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je viens de laisser un commentaire suite à ton billet. Pour une fois que nos ressentis divergent...
      Je l'ai trouvé bien incisif, moi, mais elle a une façon de faire passer ses analyses avec un second degré qui amoindrit peut-être son propos ? Remarque, maintenant que j'y pense, je viens de finir Moi contre les Etats-Unis d'Amérique de Paul Beatty, où là, on est pour le coup dans de l'ultra incisif, rien à voir avec Americanah, l'auteur enfile ses gros sabots et y va sans aucune limite, et j'ai adoré aussi ! Disons que ce sont deux façons différentes de formuler les mêmes constats (ou à peu près, Beatty se plaçant lui du côté des afro américains), mais le propos reste selon moi aussi acerbe dans l'un que dans l'autre.

      Supprimer
  2. Aaah Americanah fait partie de mes incontournables dans la littérature qui aborde la question raciale. J'ai trouvé qu'elle avait une finesse d'analyse et arrivait à mettre le doigt là où ça gratte de façon subtile, tout en réussissant à intégrer le tout dans un roman captivant d'une richesse thématique et narrative admirable.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Nous sommes entièrement d'accord... j'ai trouvé intéressant aussi, même si je ne l'aborde pas dans ce billet (déjà suffisamment long !), le parallèle qu'elle établi entre les noirs africains et les afro américains, la différence dans la manière dont ils vivent le fait d'être noirs..

      Supprimer
  3. J'en entends tellement parler qu'il faudra bien un jour que je le lise, surtout que les avis divergent beaucoup et je serai curieuse de me forger mon propre avis sur la question.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comme tu l'auras compris, moi il m'a plu ! C'est un roman drôle et intelligent à la fois ..

      Supprimer

Enregistrer un commentaire