"Avenue Nationale" - Jaroslav Rudiš

Eprouvant monologue.

C'est l'histoire d'un sale type.

Un sale type dont on ne connaîtra pas le nom, uniquement ce surnom ridicule -Vandam- dont il a été affublé parce qu'il s'astreint à faire 300 pompes par jour, et que ses capacités intellectuelles sont a priori inversement proportionnelles à l'ampleur de sa masse musculaire.

Un type qui vit depuis toujours dans une cité de la banlieue de Prague, le célèbre quartier Severní Mesto, immense lotissement de préfabriqués construit dans les années 70 et 80, dont les habitants végètent à la limite de la misère, entre ennui et hébétement face aux mutations d'un monde dont ils se sentent exclus. 

A quelques pas de ce marasme urbain, survivent les vestiges d'une forêt ancestrale, qui a conservé à ses yeux sa dimension fantasmagorique et ténébreuse, et dont la présence le hante (il a même aperçu un loup à ses abords)... Une forêt dans laquelle, il en est persuadé, sa mère, devenue folle après le suicide de son mari alcoolique et violent, s'est définitivement perdue.

Il a connu la prison, la drogue, mais ce n'est pas ce qui nous le rend si antipathique. La répulsion qu'il nous inspire naît de la doctrine qu'il professe, des conceptions qu'il expose en une longue logorrhée scandée à l'attention d'un interlocuteur que l'on devine être son jeune fils, qu'il voit en cachette suite à un jugement lui interdisant de l'approcher.

Il lui assène ainsi, en une succession de phrases brèves, coupantes, ses leçons de vie très personnelles, alimentées par une morale guerrière. Convaincu que l'existence est un combat permanent et que la violence est par conséquent un mal nécessaire, abreuvé de fantasmes d'héroïsme romanesque qu'il entretient par la lecture exclusive de récits de batailles et de stratégie militaire, il martèle l'importance de jouir d'une condition physique et d'une force mentale optimales, car indispensables à la survie.

La conviction qu'a le héros de sa grandiloquence, de la justesse de son raisonnement, est à la fois effrayante et pathétique. Au fil de son discours rétrograde et délétère, sous la virilité ostentatoire et obtuse dont il l'enveloppe, transparaissent son racisme ordinaire, sa mesquinerie, sa mauvaise foi. Plus qu'un menteur, toutefois, Vandam est un être qui s'illusionne sur lui-même, passant certains des événements qu'il a vécus au crible d'une interprétation qui lui donne le beau rôle, à ses propres yeux comme -du moins le croit-il- à ceux des autres... 

Et il ne faut pas creuser beaucoup plus pour deviner, sous ses airs belliqueux et pontifiants, la détresse et l'égarement... sa quête d'identité, d'une place dans une société dont l'évolution, les nouveaux codes lui échappent, est sans doute le reflet du désarroi et du sentiment de solitude d'une nation écartelée entre la nécessité de s'ouvrir au monde, et l'angoisse d'y laisser une part de son intégrité.

"Avenue Nationale", en rapportant une parole que l'on préfère habituellement ignorer, brosse le tableau d'un désespoir sordide et amer, terreau propice à la prolifération de la haine et du repli sur soi.

Commentaires

  1. Je ne connaissais pas cet auteur tchèque… C'est un écrivain contemporain ? Toujours est-il que le sujet m'attire… (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Oui, il a 45 ans et a eu plusieurs vies avant d'être écrivain (il a notamment été DJ, prof...). Je ne le connaissais pas non plus, j'ai acheté ce titre suite à un article élogieux paru dans le journal local...

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  2. J'ai eu du mal avec ce titre... et du coup je ne l'ai pas chroniqué... et du coup je suis en retard dans mes lectures pour ce mois et autres engagements...

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    1. Je crois que j'aurais eu aussi du mal, s'il avait été plus long. Mais là, l'auteur a trouvé à mon sens le juste équilibre entre concision et éloquence.

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  3. Je ne suis pas sûre que j'aimerais, mais ça fait plaisir de voir des titres de cet éditeur, qui navigue hors des sentiers battus...

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    1. C'est un roman qui peut se révéler difficile à lire, pour des raisons stylistiques notamment. Ce n'est pas qu'il est complexe, mais il peut paraître répétitif, et lancinant. Ceci dit, il est court, comme je l'écris ci-dessus, et cela ne m'a pas vraiment gênée, personnellement. Au contraire, l'écriture rend, je trouve, le propos d'autant plus frappant..

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  4. Je m'arrêterai donc à "sale type".

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    1. Si le sujet ne te tente pas, il vaut mieux en effet passer ton chemin, d'autant plus que, comme tu l'auras sans doute compris, la forme est assez particulière...

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  5. Il faut s'accrocher si j'ai bien compris!

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    1. Apparemment, c'est variable selon les lecteurs. Je n'ai pas vraiment peiné, en ce qui me concerne...

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