"Le faon" - Magda Szabó

Un intérêt tardif.

Après la lecture de "La porte", retrouver Magda Szabó était une évidence...

Eszter est comédienne. "Le faon" est le long monologue intérieur qu'elle déroule, le temps de regagner son domicile depuis la maison d'une amie chez qui elle a passé la nuit, à l'attention de celui que l'on devine être son amant.

On comprend rapidement qu'à l'instar d'Emerence, l'atypique héroïne de "La porte", Eszter est un personnage peu banal... Elle se dépeint elle-même comme égoïste, peu aimable. Elle prétend aussi se sentir "floue", insignifiante, comme si elle n'avait pas de personnalité propre. Elle en déduit que c'est ce qui lui confère le talent troublant avec lequel elle imite les autres, et habite littéralement les personnages qu'elle joue, sur scène ou dans la vie. Elle dévide son monologue avec une totale sincérité, n'édulcore ni ses pensées ni ses sentiments, se montrant parfois cruelle, ou terriblement cynique.

Le récit avance de manière parcellaire, sans logique chronologique, ni même thématique, mais au fil des errements de sa pensée, des associations d'idées, le détail d'un souvenir en appelant un autre avec lequel il n'a a priori aucun lien...
C'est avec parcimonie que nous sont livrés les éléments constitutifs de la cohérence du récit, les allers-retours entre passé et présent nous éclairant peu à peu sur son enfance comme sur sa vie de jeune adulte. On découvre ainsi les circonstances qui ont fait d'elle cette femme sèche, dure avec les autres et sans complaisance envers elle-même.

Fille de parents qu'elle admirait profondément, formant un couple si aimant qu'elle n'a jamais trouvé sa place à leurs côtés, son enfance a été marquée par la pauvreté. Son père, avocat retiré de la vie professionnelle par principe, passait ses journées à entretenir ses plantes et à refuser de plaider les causes perdues des rares clients qui venaient le solliciter. Sa mère, belle femme à l'élégance naturelle, issue d'une famille d'aristocrates ne lui ayant jamais pardonné son mariage avec un raté, donnait des leçons de piano aux jeunes filles de leur quartier, source d'un revenu insuffisant à faire vivre la famille.

Par l'intermédiaire d'anecdotes riches en détails significatifs, elle évoque cette misère, et le quotidien dans le quartier de la Digue, où Eszter, débrouillarde, laborieuse, robuste, gérait l'intendance de la maison, le ménage, dispensait des cours à ses camarades de classe, les faisant échouer si besoin pour qu'elles continuent à avoir besoin d'elle... car très vite, la jeune fille a su faire preuve de malignité et d'inventivité dès qu'il était question de gagner quelque sou. Adulte, et à peu près à l'abri du besoin, elle en gardera une avarice quasi maladive...

Mais ce qui nourrit véritablement son récit, c'est la relation qui la liait à Angela, dont elle fit la connaissance à l'école, et pour laquelle elle éprouva instantanément une haine proportionnelle à la jalousie que suscitait tous les bienfaits dont jouissait sa camarade, qui possédait tout ce dont Eszter manquait cruellement. Belle, riche, adorée par ses proches, d'une gentillesse et d'une fragilité désarmante, Angela, à l'inverse, recherchait avidement sa compagnie, sans doute attirée par la force et l'assurance de cette adolescente qui n'avait besoin de personne.

"Le faon" est un texte âpre, éprouvant. On a du mal à s'attacher à cette héroïne que ses frustrations ont imprégné d'une aigreur et d'un sens de la dérision souvent cruel. Est-elle aussi détestable, aussi cynique qu'elle le laisse paraître, ou bien ne s'agit-il que d'une carapace, visant à se protéger de tout sentimentalisme et donc de toute faiblesse ? Estzer semble vivre avec la hantise d'être prise en défaut, ou que l'on profite d'elle. Comme si le bonheur était une épreuve, elle se montre bien plus à l'aise avec le malheur, qu'elle absorbe avec un étrange détachement.

J'avoue avoir eu du mal à m'immerger dans ce roman, en raison de sa narration abrupte, qui peut même paraître chaotique. Il faut de la patience avant de comprendre où l'auteur veut en venir, et la manière dont tous les fils de l'intrigue finissent par se tisser témoigne d'une réelle maîtrise. Aussi, j'ai beaucoup apprécié le dernier tiers du "Faon". Mais le temps d'en arriver là, je me suis un peu ennuyée...

Commentaires

  1. J'ai bien vu l'avis de blue grey, le tien contient les petits bémols qui me sont venus à la lecture de la porte (ne me jetez pas de pierres!)

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    1. Du coup, je ne te conseillerai ps ce titre, parce que j'ai trouvé "La porte" bien plus fluide...

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    1. Il faut passer une bonne première moitié avant que les choses se mettent vraiment en place...

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  3. Tiens, je suis en train de lire La porte (LC avec Keisha) et comme elle, j'avais eu tes impressions de lecture sur Le faon pour l'aspect un peu "narration abrupte, chaotique", au début du moins. Là j'en suis au tiers et en effet, c'est bien plus fluide. C'est intrigant en tout cas comme histoire, du coup je suis peut-être entraînée par le récit et ne me rends plus compte des étrangetés narratives que j'avais notées au début.

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    1. C'est étonnant, je ne me souviens pas du tout que le début de La porte est chaotique... comme quoi j'ai dû occulter cet aspect moi aussi au fil du récit ! Il me tarde de lire ton avis sur ce roman que j'ai beaucoup aimé ..

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