"Ejo" - Beata Umumbyeyi Mairesse

"... la folie, c'est pour les bourgeoises et les saintes..."

"Ejo", nous explique Beata Umumbyeyi Mairesse en préambule de cet ouvrage, est le terme qui en kinyarwanda signifie à la fois hier et demain. Aussi, "Ejo" n'est pas, précise-t-elle, un recueil de nouvelles du génocide, mais "de l'ejo-hier des années d'espoir et d'inquiétude mêlées et surtout de l'ejo-demain des jours d'après, de la survivance".

La majorité des témoignages qu'elle imagine sont portés par des voix de femmes qui, le temps d'une brève prise de parole nous content des épisodes de vie souvent douloureux, marqués par la guerre, la perte, la violence. L'ensemble des textes composent ainsi une mosaïque évoquant deux décennies d'histoire rwandaise, du point de vue de celles -et ceux- qui en ont subi les soubresauts d'horreur, et en ont gardé les stigmates.

De cette mère violentée par un fils qui refuse d'assumer la part tutsie -maternelle- de ses origines à cette domestique essuyant l'arrogant et brutal mépris d'employeurs ivres de la supériorité que leur confère leur aisance financière, ces voix donnent de l'ejo-hier l'image d'un monde où la violence liée au rejet de l'autre se manifeste de manière tantôt latente, tantôt clairement assumée. Un monde où la vie, pour les plus faibles, est jalonnée d'humiliations et d'épreuves. Où les dissensions séculaires entre les communautés couvent au sein même des familles.

L'ejo-demain est marqué par la difficulté à mettre des mots sur l'horreur : le génocide est omniprésent, par ses résonances, les traumatismes qu'il a provoqués, mais est rarement clairement évoqué. On décèle sa présence monstrueusement silencieuse et envahissante dans la phobie du sang menstruel dont souffre une jeune femme, ou à travers les démarches qu'entreprend un homme exilé au Canada après les événements pour tenter de retrouver, anonymement enfouis dans le sol rwandais, les ossements de sa femme... Car même longtemps après, même en exil, la guerre vous suit, vous hante, crée une distance avec les autres, celle de votre indicible expérience et du gouffre qu'elle a laissé en vous. 

Beata Umumbyeyi Mairesse aborde toutes ses thématiques du point de vue de l'individu, s'attachant, avec pudeur et sensibilité, à traduire la portée des remous de l'Histoire, de la barbarie des hommes, sur l'intimité de ses victimes. Même lorsqu'elle évoque le contexte géopolitique de sa nation d'origine au cours des vingt années -de 1983 à 2013- que balaie son recueil, elle le fait du point de vue personnel d'une missionnaire belge en poste à Butare dont la correspondance, destinée à sa sœur, narre avec la distance que lui confère la naïve conviction de sa supériorité morale, l'avant, le pendant et l'après génocide auxquels elle assiste avec une affligeante et glaçante neutralité...

Tout cela fait d'Ejo un recueil à la fois émouvant et intelligent, l'auteur étant par ailleurs parvenue à doter chacun de ses textes d'une tonalité singulière, passant de l'autodérision à la poésie, ou de la tendresse à l'ironie...

Commentaires

  1. Une thématique pas évidente à aborder en tant que lecteur mais le sujet m'intéresse, surtout depuis que j'ai lu Scholastique Mukasonga. Je note donc. Bon, ce ne sera pas pour toute de suite parce que j'ai un peu enchaîné les récits "guerre" avant-après-pendant, et j'ai besoin de plus léger en ce moment.

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    1. Justement, ce qui est intéressant ici, c'est que l'auteur ne parle pas tant du génocide en tant qu'événement, qu'elle évoque la persistance de sa présence à la fois dans ses prémices et dans ses résonances. L'horreur y est surtout suggérée et ce qui intéresse l'auteur, ce ne sont pas les faits, mais les êtres qui les ont subis.

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