"La venue d'Isaïe" - László Krasznahorkai

Je vous ai déjà dit tout le bien que je pense du roman "Guerre et guerre" de l'écrivain hongrois László Krasznahorkai. Ce que je vous avais caché jusqu'à présent, c'est qu'à la fin de ce récit, l'auteur invite le "lecteur solitaire, fatigué et sensible" à prolonger son plaisir en découvrant, en complément, "La venue d'Isaïe"...

Après une première recherche infructueuse en librairie, j'ai laissé cette recommandation se nicher dans un recoin de mon esprit, jusqu'à ce que la lecture récente d'un autre titre de l'auteur suscite une furieuse envie de renouer avec l'intense émotion qu'avait provoquée en moi celle de "Guerre et guerre".

J'ai donc fait l'acquisition de ce très court texte, qui se présente comme une lettre dans son enveloppe qu'aurait postée László Krasznahorkai à un destinataire non identifié... 


On y retrouve Korim, le héros de "Guerre et guerre", dans un bar miteux, enfumé et quasiment désert. Seuls s'y trouvent un couple de clochards hideux et d'une saleté repoussante, ainsi qu'un homme que son mutisme dote d'un caractère mystérieux voire un peu inquiétant, auquel Korim s'adresse comme si le sort du monde dépendait de lui.

Pendant que les vagabonds se livrent à de répugnants ébats, il lui transmet les conclusions d'un désespérant constat : l'aboutissement d'une entreprise menée par l'homme, avec le concours indirect de Dieu, pour corrompre le monde. De mystérieux ils ont ainsi tout détérioré, tout perverti, à l'issue d'un combat qu'ils ont mené sans réelle opposition, ni violence tangible, ayant annihilé toute possibilité pour la partie adverse de le mener. Pour cela, plutôt que de détruire ou de bannir tout ce qui pouvait leur résister, ils l'ont absorbé, l'ont dissous dans la vulgarité du monde sur lequel ils régnaient. Ils se sont ainsi approprié le bien et la grandeur, ont porté ces valeurs comme une bannière, pour anéantir toute résistance. Ce faisant, ils en ont fait les objets les plus abjects qui soient.
Dorénavant, tout leur appartient : le ciel comme les rêves, l'immortalité comme le silence...

Korim exprime son incompréhension face à cette situation : il ne comprend pas le pourquoi de la disparition de cette noblesse, comme il ignore où elle est partie. D'ailleurs, son apparition comme son éradication représentent selon lui l'une des plus grandes énigmes de l'Histoire de l'humanité. Et comme celui de "Guerre et guerre", dont il est une sorte de prologue, le texte de "La venue d'Isaïe" reste muet quant à l'identité de ces énigmatiques ils, qui sont en effet davantage une représentation allégorique de la persistante omniprésence du mal que de véritables individus.

Sa brièveté peut laisser un goût de "trop peu", mais cette lettre singulière est l'occasion de vérifier si le style logorrhéique et digressif de László Krasznahorkai vous convient avant d'entamer l'excellentissime "Guerre et guerre"...

Commentaires

  1. Original le format "lettre" de ce texte. J'aime beaucoup. Mais tu m'as déjà convaincue avec "Guerre et guerre". Je commencerai donc par celui-ci pour découvrir le style de l'auteur (même pas peur^^).

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    1. Oui, ça fait envie. Le roman "Guerre et guerre" en grand format prévoit un emplacement à l’intérieur de la 4e de couverture pour y insérer cette lettre. Mais je l'ai acheté en format poche, et la lettre est donc plus grande que mon livre (c'est con, ce que je raconte...).
      En tous cas, j'espère que Guerre et guerre te plaira, ce livre m'a émue à un point...

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  2. J'avais déjà repéré ce livre avec son originale couverture, mais je ne savais pas que c'était une sorte de suite à guerre et guerre. Je pense me prendra les deux lors de ma prochaine commande… (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. C'est une très bonne idée, il me tarde de lire ton avis !

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  3. un auteur que j'ai envie de découvrir grâce à toi

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    1. Cela ma fait très plaisir, surtout parce qu'il le mérite vraiment (même si je suis consciente que sa prose ne peut pas convenir à tout le monde, sans doute).

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