"La langue de ma mère" - Tom Lanoye

"Les mères ne deviennent jamais des gens comme les autres".

Étonnant, le ressenti que provoquent certaines lectures...
Mes deux premières expériences avec Tom Lanoye (ICI et LA) ont été plutôt mitigées, et pourtant j'éprouvais l'envie d'y revenir, l'impression d'avoir été à deux doigts de tenir quelque chose... un style original, un humour particulier...

Je ne regrette pas d'avoir persévéré, car je l'ai trouvé, ce quelque chose, dans son récit autobiographique "La langue de ma mère". Pourtant, ce n'était pas gagné : les cent premières pages de ce roman consistent en de longs atermoiements sur la procrastination qui en a précédé l'écriture. L'idée de ce texte a commencé à germer dans l'esprit de Tom Lanoye à la mort de sa mère. Son père, informé de ce projet, y plaça ses espoirs d'une résurrection de sa chère Josée, d'une reconstruction de celle qui s'était lentement détruite, démantibulée devant lui, y vit l'occasion de rendre la parole à celle qui lui avait échappé mot après mot... Il n'a alors eu de cesse de relancer son fils sur l'état d'avancement de l'oeuvre, une insistance qui n'a fait qu'amplifier l'incapacité de l'écrivain à s'atteler à la tâche. Il aura fallu le décès de son père pour qu'il parvienne, enfin, à le mener à bien.

"La langue de ma mère" est ainsi en partie le récit de ce livre, qui ne voulait pas se laisser écrire tant que les parents de l'auteur, Josée et Roger Verbeke, étaient vivants... mais il est aussi beaucoup plus que ça.
A la fois hommage à sa mère, suite de souvenirs, évocation du quartier de son enfance, le texte de Tom Lanoye est un entrelacs de circonvolutions, de digressions, le résultat d'une longue tradition flamande et familiale d'une propension assumée au bavardage. 

"Je regrette beaucoup, mais je dis non aux écrits scrupuleusement parcimonieux. Même pas par vocation ou par élan doctrinaire. Je dis non parce que l'anorexie dans l'écriture serait une trahison à l'égard de mes sujets et de leur environnement".

Une tradition notamment portée par la faconde de Josée Verbeke, qui exerçait son amour de la langue non seulement sur les planches de théâtre où elle jouait en tant qu'amatrice, mais aussi au sein du cercle familial, qu'elle régentait à coups de vérités péremptoires et de tirades dramatiques. Aussi, lorsqu'une attaque cérébrale la laissa non pas sans voix, mais incapable de s'exprimer d'une manière intelligible, cette perte fut considérée par ses proches comme un comble, un traumatisme, une injustice. 

En remontant le temps au fil d'une chronologie quelque peu chaotique, l'auteur dresse un portrait à la fois attendri, admiratif et agacé de ce bout de femme d'un mètre soixante, despote psychorigide et tragédienne y compris hors de la scène, maîtresse dans l'art du chantage et de la culpabilisation, inspirant terreur et obéissance à ses cinq enfants (exception faire, peut-être, de son Enfant le Plus Terrible, le fils admiré et rebelle, qui finira mal...), et soumission idolâtre de la part de son boucher de mari auquel la lia un amour fidèle et indéfectible. Une femme de caractère, capable aussi de grands élans de générosité, ne dépareillant pas au milieu de l'univers haut en couleurs que constituait le quartier de Saint-Nicolas -dans le pays de Waes, en Flandre Orientale- où le couple Verbeke tenait son commerce. Un quartier peuplé de toute une galerie de personnages secondaires cocasses, animé par le passage des ouvriers de la fabrique de bonneterie voisine, observés par des ménagères postées sur le pas de leur porte...

"La langue de ma mère" est une suite de tableaux brossés à coups d'humour, de dérision et d'un enthousiasme verbeux, où les drames et les fêlures pâlissent sous la fougue caustique et entraînante avec laquelle Tom Lanoye dévide son intrigue fragmentaire, "parce l'existence est un chaos, une benne à ordres magique qui s'incline et déverse son contenu au-dessus d'un abîme sans fond et dont le flot d'immondices n'a pas de fin".

Commentaires

  1. J'avais repéré Les boîtes en carton de cet auteur, en coup de coeur dans une librairie, mais en le feuilletant, je n'avais pas l'impression que ce serait pour moi. J'ai malgré tout noté l'auteur en me disant qu'un autre de ses livres me conviendrait peut-être. Hé bien celui que tu présentes pourrait bien faire l'affaire !

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    1. Il faut s'accrocher un peu au début, mais quand ça finit par démarrer, quel plaisir ! Je pense lire Les boîtes en carton, également autobiographique, et qui semble aussi assez drôle...

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  2. Je ne connaissais pas, merci pour la présentation… Démarrage difficile, mais finalement le plaisir s’installe. Je note. (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Oui, oui, oui, il faut le lire, c'est à la fois drôle, sensible et intelligent !

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