"Je viens d'ailleurs" - Chahdortt Djavann

"(...) pour survivre il fallait renoncer à vivre."

Par une succession d'épisodes extraits de ses souvenirs d'adolescente, puis d'étudiante et enfin de sa vie adulte, la narratrice, iranienne, évoque les mutations brutales subies par la société iranienne avec l'arrivée au pouvoir des islamistes.

Elle a douze ans au moment de la révolution iranienne, en 1980 : le shah, représentant d'une monarchie inique qui fait l'objet de la contestation populaire depuis plusieurs années, est renversé. Parmi la multitude de factions révolutionnaires -anarchistes, laïques, marxistes...- et de groupes religieux alors existants, c'est la figure de l'ex agitateur revenu d'exil, Rouhollah Khomeyni, qui émerge, et qui est portée au pouvoir, sous les couleurs d'un islamisme radical.

Finie la mixité : dès l'école, les garçons sont dorénavant séparés des filles, reléguée au rang de créatures impures, auxquelles on enseigne le dégoût de leur corps et de ses odeurs, source d'infâme tentation pour les hommes... Tout le monde est surveillé, et la délation, même au sein des familles, est encouragée : les comités de pasdaran (organisation paramilitaire au service du régime) font régner la terreur, débarquant jour et nuit dans maisons et sur les lieux de travail pour arrêter les ennemis de la révolution islamique qui, une fois incarcérés, subiront menaces et tortures.

Issue d'un milieu aisé, élevée dans l'amour des livres et la détestation des mollahs, l'héroïne, avec deux de ses amies, Mahsa et Sara, se rallie alors un groupe de jeunes communistes, manifestant contre le nouveau régime, dont les représentants n'hésitent pas, alors, à tabasser les collégiennes, à tirer sur les lycéennes.

Ces premiers mouvements de révolte réprimés, à coups d'arrestations et de disparitions massives, chacun fait profil bas. Les femmes se voilent, tout le monde se tait, il s'agit d'anesthésier tout sentiment de révolte, toute tentation de jugement ou d'analyse. Il s'agit, en somme, d'oublier ce que l'on est. Le peuple iranien est abâtardi par la répression et la propagande des mollahs. La narratrice perd ses amies...

Lorsqu'elle intègre l'université, la situation n'a pas changé. Les étudiants ne pensent ni à leurs études, ni à ce qui se passe dans le monde ou autour d'eux, ils se focalisent sur des obsessions apparemment dérisoires, qu'exhaussent les interdits, leurs pensées étant dédiées aux différentes façons de les contourner. Ecouter de la musique, fixer des rendez-vous avec des membres du sexe opposé..., sont devenues leurs principales préoccupations.

La dernière étape du récit la fait revenir, depuis la France où elle s'est exilée, dans l'Iran de la fin des années 90, pour rendre visite à sa famille. Elle est alors témoin de la corruption qui a notamment permis aux mollahs de s'enrichir, et du contraste entre une jeunesse dorée qui peut se permettre tous les excès, tant qu'ils sont officiellement dissimulés, et un peuple soumis à la misère, à des conditions de vie déplorables, dont les enfants, abusés, maltraités, sont les premières victimes. La drogue fait des ravages, et les contestataires sont toujours susceptibles de tomber sous les coups des pasdaran... la tendance est d'ailleurs plutôt de rêver de partir que de songer à se révolter...

Avec ce court roman écrit comme un témoignage -il est d'ailleurs d'inspiration autobiographique- Chahdortt Djavann porte un regard très critique sur l'intégrisme religieux, dont elle fustige l'injustice et la barbarie, dénonçant avec une force particulière le sort subi par les femmes dans les sociétés islamistes.


Un autre titre pour découvrir Chahdortt Djavann : "Big Daddy"

Commentaires

  1. Une thématique dont je ne me lasse pas, j'aime beaucoup les auteurs iraniens (tiens, d'ailleurs j'ai vu que Jacky Brown en avait présenté une aussi hier !^^), mais je n'ai toujours rien lu de Chahdortt Djavann. C'est en projet.^^

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    1. J'avais lu Big Daddy de cet auteur, qui n'a rien à voir avec ce titre, et que j'avais trouvé un peu caricatural... si d'un point de vue littéraire, "Je viens d'ailleurs" n'est pas exceptionnel (sachant que compte tenu du fait qu'elle n'écrit pas dans sa langue maternelle, elle s'en sort tout de même très bien !), c'est par ailleurs un roman très intéressant, qui relate "de l'intérieur", avec une simplicité touchante, des événements dont on comprend mieux l'ampleur et les conséquences sur la vie du peuple iranien..

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  2. La littérature iranienne m'attire énormément, d'ailleurs je pense en lire un très prochainement. Je ne connaissais pas celui là mais je crois que je connaissais l'autrice. Je vais le mettre dans ma wish list tout de suite !

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    1. C'est un roman qui permet d'aborder l'histoire de la révolution iranienne de manière très abordable. Je ne connais pas très bien cet auteur non plus, j'ai un autres de ses titres dans ma PAL, "Autoportrait de l'autre", que je lirai sans doute bientôt...

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  3. J'adore venir chez toi, je découvre toujours de nouveaux auteurs !

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    1. J'espère que ta rencontre avec Chahdortt Djavann sera enrichissante.

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  4. De quoi regretter le shah ! C'est vraiment tomber de Charybde en Scylla ! J'ai lu "La muette" (un terrible petit roman) et "Comment peut-on être français ?" sur son arrivée en France et la difficile adaptation malgré de brillantes études.

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    1. Je n'en ai sans doute pas fini avec cet auteur (je note La muette, "terrible", ça m'interpelle). J'ai également eu l'occasion de l'entendre lors d'émissions où elle était invitée, c'est une personne très engagée, et passionnante !

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