"Eureka Street" - Robert McLiam Wilson

"Le chemin qui mène à la sympathie ou à l'empathie n'est pas de tout repos, mais c'est le seul que nous ayons."

Belfast, années 90.

Jake, le narrateur, traverse une mauvaise passe : il pleure Sarah, son amour parti, et travaille avec un dégoût croissant dans la "récupération" pour une société de recouvrement véreuse -c'est-à-dire qu'il prélève à leur domicile les biens de pauvres bougres incapables d'honorer leurs crédits-, entretient une relation conflictuelle avec son chat... heureusement, il y a les week-ends passés en virées dans les bars avec sa bande de copains, s'enfilant pinte sur pinte jusqu'à plus soif...

Parmi ces compères, Chuckie, l'unique protestant du groupe, qui revendique deux passions. La première, héréditaire, pour la célébrité (avec comme point culminant la fois où il est parvenu à se faire prendre en photo à proximité du pape), et la seconde pour l'argent. Il ne pense en effet qu'à s'enrichir, si possible sans trop se fatiguer, et par l'improbable pouvoir de sa simplicité -qui confine selon ses proches à la bêtise- sans complexe, grâce à son bagout, il semblerait bien qu'il ait trouvé le filon (dans un premier temps une fumeuse affaire de vente de godemichés par correspondance) lui permettant de réaliser son ambition... et il se paie de surcroît le luxe, en dépit de sa laideur, d'entamer une liaison torride avec une belle et intelligente américaine.

Autour de ces deux héros, une galerie éclectique de personnages secondaires -parmi lesquels une harpie catholique ou un gavroche des temps modernes dont la gouailleuse et imbuvable vulgarité dissimule le marasme qu'est son existence-, renforce l'énergique densité du récit.

"Eureka Street" est la chronique douce amère et pourtant désopilante de ces représentants d'une génération de nord-irlandais qui opposent leur volonté de vivre à l'absurde violence du terrorisme qui ponctuent leur quotidien avec une omniprésence qui finirait presque par la rendre banale... De leur jeunesse passée dans les quartiers ouvriers de Belfast, à louvoyer entre désœuvrement, délinquance et débrouille, ils ont hérité d'un sens de la dérision devenu une seconde nature, qui tend à la fois vers le désespoir et l'instinct de survie. Mais jamais ils ne laissent paraître le moindre découragement, ni n'expriment la moindre morosité, malgré les fins de mois difficiles, et malgré les bombes qui viennent parfois rappeler de manière plus brutale, parce que plus meurtrière, une pseudo-guerre fratricide dont le sens s'est perdu pour la plupart des irlandais depuis longtemps.

Il faut lire "Eureka Street", roman drôle et généreux, où la violence et la misère ne parviennent pas à altérer le pouvoir de l'amour -pour la vie ou les copains, pour la ville qui nous vu naître et que l'on trouve toujours belle malgré ses trahisons, pour ceux dont on finit par accepter les détestables différences...- et de ses improbables manifestations...

Commentaires

  1. Je connais ce livre, mais je tourne autour sans me décider...

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    1. J'étais comme toi, parce qu'il est assez imposant.
      En fait il se lit très vite, l'écriture est fluide, le ton est drôle..

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  2. Pourquoi pas ? Un roman irlandais, ça changerait...

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    1. Et c'est en plus l'assurance de passer un excellent moment !

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  3. Je ne connais pas l'auteur mais ton avis m'intrigue... Merci pour cette découverte !

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    1. J'espère qu'elle te plaira, mais il me semble improbable qu'un lecteur n'accroche pas à ce roman à la fois drôle et intelligent !

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  4. Je l'ai lu et aimé à sa sortie ainsi que La douleur de Manfred. Mais cela fait pas loin de 25 ans.

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    1. Je n'en attendais pas moins de toi, grand adepte de littérature irlandaise ! Je note La douleur de Manfred.

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  5. Tu parviendrais à me convaincre, je ne me suis jamais décidée pour ce roman, je crois que j'ai crains un peu trop de " déjanté ", de fantaisie. Dans la catégorie roman irlandais, mais pas drôle, as-tu lu Keith Ridgway ? " Mauvaise pente ", roman pas récent, prenant, bouleversant, sur l'Irlande contemporaine.

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    1. Tout dépend de la dose de "déjanté" que tu peux supporter ! Bon, là on est plus dans de la fantaisie, ce n'est pas non plus un récit complètement loufoque. J'ai lu "Mauvaise pente" il y a très longtemps, et j'avoue n'en avoir guère gardé de souvenir (c'est l'histoire d'une femme battue qui tue son mari, c'est ça ?).

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    2. Oui, ce sont les grandes lignes. Je me souviens de l'atmosphère, des descriptions.

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  6. Un coup de cœur à sa sortie en poche, il y a quelques années (18 environ)... malgré la couverture pas tout à fait aussi réussie !

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    1. Visiblement c'est un livre qui marque... j'ai dû le lire avec la même couverture que toi, mon exemplaire, d'occasion, est très défraîchi...

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  7. Un peu comme Keisha. Je l'avais noté il y a quelques années, j'étais même motivée à un moment, et puis ça m'a passé, je n'étais pas sûre d'y trouver mon compte. Mais ton billet vient de me convaincre que je suis peut-être passée à côté d'un grand moment de lecture, en tout cas, d'après ce que tu en dis, ce roman pourrait vraiment me plaire, alors hop, je re-note !

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    1. Oui, c'est enlevé, les personnages sont vraiment attachants, je pense que tu aimerais !

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  8. je ne connais pas l'auteur mais pourquoi pas: cela me permettra de combler mes lacunes en littérature irlandaise :-)

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    1. C'est une très bonne idée. Pour découvrir la littérature irlandaise, O'Connor est aussi très bien, que dis-je, c'est un incontournable (A l'irlandaise, notamment, est l'un de mes livres préférés) !

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  9. Oh que je l'aime ta note ! un livre que j'ai adoré ! mais complètement, viscéralement ! je suis certaine que c'est le seul livre où je suis allée voir la fin au milieu pour être certaine qu'il n'y en aie aucun qui meurt, de ces personnages si attachants que j'ai aurait terriblement voulu à l'auteur si il leur avait fait du mal ! C'est drôle, c'est profond, c'est tout ce fait qu'il faut le lire ! Et ton dernier paragraphe dit tout de ce bonheur, moi, j'aurais voulu qu'ils existent, tous, et aller boire quelques pintes avec eux ...
    Par contre, moi, "mauvaise pente, c'est pas passé du tout ! Et O' Connor, je ne dit rien vu que l'on partage, aussi, le même goût pour cet auteur. (sauf que moi, mon préféré, c'est "l'étoile des mers".

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    1. Je comprends ton engouement, et le partage ! Dire que ce titre traînait sur mes étagères depuis des années et que j'hésitais à l'en sortir parce que je craignais qu'il soit un peu long ! En réalité, il ne l'est pas assez, en effet car comme tu l'écris, on a envie de rester auprès de ces héros que l'auteur nous donne l'impression de côtoyer intimement.
      Quant à Mauvaise pente, comme je l'écris ci-dessus, je ne m'en souviens quasiment pas (mais je ne mes souviens pas non plus avoir détesté...) et je note L'étoile des mers, parce que je ne l'ai pas lu (du plaisir en perspective, donc !), le pire c'est qu'il me semble l'avoir vu d'occasion dans une bouquinerie récemment, et l'avoir reposé je ne sais plus pour quelle raison (j'avais peut-être déjà trop de livres dans les bras !), il va falloir que j'y retourne.

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  10. Je dois avouer que les histoires sur l'Irlande et sa guerre avec l'Angleterre ne m'intéressent que très moyennement… (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Mais ce n'est pas le thème principal du roman qui parle plus de la vie, de l'amour, que de la guerre... bon j'admets que dit comme ça, ça ne fait pas très envie, mais il faut me croire c'est un livre très drôle, énergoique et en même temps intelligent !!

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