"La nuit du bûcher" - Sándor Márai

"Qu'il puisse exister un homme qui ne croit pas en la Providence a quelque chose de troublant".

"La nuit du bûcher" est la transcription d'une longue lettre que le narrateur, inquisiteur castillan de l'ordre des Carmélites, écrit à l'un de ses "frères" depuis son exil genevois. Il n'indiquera les raisons de cet exil qu'à la fin de sa missive. Auparavant, il revient sur le séjour qu'il fit à Rome à la charnière des seizième et dix-septième siècle. Pendant seize mois, il y fut accueilli par ses pairs de l'oratoire de San Giovanni Decolatto, où il s'instruisit des méthodes romaines en matière de lutte contre l'hérésie, en quête notamment de méthodes permettant de s'assurer de la sincérité de la conversion des apostats. L'étape ultime de son apprentissage lui permit d'assister, à la veille d'une giustizia, aux efforts déployés par les confortatori pour amener le condamné à un repentir total et authentique.

Le narrateur, acquis à la cause inquisitoriale, s'exprime avec la certitude de qui suit l'unique voie admissible, persuadé, sans réserve ni distance, du bien-fondé du dogme imposé par le Saint-Office. Ses échanges avec ses hôtes, qu'il dépeint comme des hommes d'une grande bonté, furent l'occasion d'étudier leurs méthodes de conversion ou de mise à mort, les comparant parfois aux pratiques espagnoles, de comprendre l’importance de les adapter au type d'hérésie et surtout à l'intensité du repentir. Il les écouta disserter avec pragmatisme sur la pertinence d'immoler avant ou après une pendaison, de faire durer le supplice, de torturer ou non, expliquer comment couvrir les frais élevés engendrés par les giustizie, se régalant à l'occasion du récit d'anciens décrivant la différence entre le bruit du grésillement de la peau humaine et celui de la peau animale...

Ce mélange de prosaïsme et d'extrême violence est glaçant, tout comme la froideur quasi scientifique avec laquelle le narrateur, dont on se sent très éloigné, dévide les détails de son apprentissage rend la lecture presque pénible. On est atterré jusqu'à la nausée par la tranquille assurance de ces hommes se réclamant de Dieu, convaincus de rendre service à ces âmes égarées que représentent les hérétiques...

Le contexte de "La nuit du bûcher" -celui d'une Inquisition que la signature récente de l'Edit de Nantes incite à un regain de zèle-, est un prétexte que l'auteur utilise pour bâtir un réquisitoire contre toute forme de totalitarisme, dont on reconnait aisément les caractéristiques. Basée sur l’opposition entre la Foi et l'intelligence, sur la volonté d’annihilation du libre arbitre, d'anéantissement de tout doute et de toute résistance, l'Inquisition, portée par une forme de paranoïa consistant à  "démasquer à temps les intentions suspectes tapies dans les recoins secrets des solidarités familiales", s'appuie à la fois sur une organisation méthodique et sur le règne de la peur, sur le devoir de délation (notamment au sein des familles), sur l'interdiction des livres allant à l'encontre du dogme, hautement dangereux car susceptibles de propager à grande échelle des idées subversives, de provoquer la terrifiante possibilité d'une réflexion indépendante... La connaissance est considérée comme un péché, l'ignorance comme sainte. 

L'allusion, notamment, aux totalitarismes du XXème siècle devient limpide quand le padre Alessandro, responsable de l'oratoire de San Giovanni Decolatto, évoque, comme une terrifiante prophétie, la nécessité de regrouper tous les suspects du péché d'hérésie, "à cause de leur origine ou pour d'autres raisons", dans des champs clos par des barrières de fer...

Notre narrateur quant à lui voit finalement ses certitudes vaciller face à la résistance du prêtre Giordano Bruno aux tentatives des confortatori pour le convertir, à la veille de son immolation. Une résistance qui le plonge dans l'effroi non parce qu'elle remet en cause le bien-fondé de ses croyances, mais parce qu'elle lui fait réaliser qu'il est utopique et insensé d'imaginer pouvoir éradiquer la liberté de pensée inhérente à l'esprit humain.


J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Athalie et Miss Léo : leurs avis ICI et LA 

Claudialucia l'a également lu récemment.

Deux autres titres pour découvrir Sándor Márai :

Commentaires

  1. Pfiou, quel sujet glaçant en effet ! J'en ai des frissons rien qu'à te lire. Je serais bien curieuse de lire ce livre car je trouve ça fascinant et effarant que des hommes aient trouvé (et trouvent encore) cela normal et même honorable de persécuter et torturer d'autres hommes au nom de leurs croyances, mais je ne pense pas survivre au-delà de 5 pages.^^ Je comptais bien revenir à Sandor Marai prochainement, mais je choisirai sans doute un autre livre.:-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comme le précise Athalie en réponse à ton commentaire sur son billet, il y a très peu de scènes de torture. Ce qui est surtout glaçant ici, c'est l'adhésion sans réserve de ses hommes à une doctrine basée sur la foi et non sur l'intelligence, et cette absolue conviction d'une vérité unique qu'il n'est même pas utile de démontrer, et qu'il faut imposer à l'ensemble des individus. On a vraiment du mal à comprendre qu'un tel aveuglement soit possible.

      Supprimer
  2. Je suis toute esbaudie par la clarté de ta note, tu mets vraiment les thèmes de ce livre en perspective ! C'est un beau titre, mais je crois que je préfère quand même le Sandor Marai de L'héritage d'Esther, où les mouvements de l'âme atteignent une subtilité si profonde ... et L'héritage d'Esther, dont l'atmosphère feutrée est si prégnante de nostalgie ...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, moi aussi j'ai préféré les autres titres que j'ai lus, qui sont très différents de celui-ci, à la dimension plus historique et plus "politique". Mais je l'ai trouvé très intéressant, et je suis prête, si tu le souhaites, à programmer une autre lecture commune autour de cet auteur !

      Supprimer
    2. Quoique, quand on y pense, il y a aussi une dimension politique dans Les braises .... La fin d'un monde aristocratique et de ses valeurs qui tournent à vide ... Je suis partante pour une autre LC : les révoltés ? La conversation de Balzano ?

      Supprimer
    3. Oui, c'est vrai, mais avec le recul c'est plus la confrontation entre les héros et le huis-clos qui m'ont laissé une empreinte...
      La conversation de Bolzano m'intrigue, je veux bien tenter celui-là pour notre prochaine LC. Fin juin, ça te va ?

      Supprimer
  3. comme a girl, je me sens petite nature, mais un autre titre pourrait mieux me convenir

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis personnellement ouverte à toute proposition de lecture commune, si le cœur vous en dit !

      Supprimer
  4. ce livre m'intéresse car "tuer ou torturer au nom de dieu" me laissera toujours perplexe et c'est malheureusement toujours d'actualité.
    Je le note mais je ne sais pas si j'aurai le courage de me lancer...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comme je l'explique ci-dessus à A_girl, il y a très peu de scènes de torture dans ce récit, ce sont surtout les idées qui sont exposées. Et tu as raison, c'est un titre intemporel, malheureusement...

      Supprimer
  5. Je suis d'accord avec Athalie : ta note est d'une très grande clarté. Personnellement, ce que tu en dis, m'interpelle. Je le prendrai lors d'un prochain passage à la bibliothèque.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour Cécile et bienvenue ici,

      J'espère que ce titre te plaira, mais au cas où tu ne connaîtrais pas encore Sandor Marai, il faut savoir qu'il n'est pas très représentatif du reste de son oeuvre.

      Bonne soirée,

      Supprimer
  6. Je découvre ce titre qui ne correspond pas du tout à ce que j'ai lu de S.Marai, plus inscrit dans son époque, son milieu, son pays, plus intimiste. En te lisant, tout prend sens, cette dénonciation du totalitarisme. Je suis très intéressée même si je crains la violence.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comme précisé ci-dessus, la violence est évoquée mais pas vraiment "montrée". Cela n'empêche pas le récit d'être glaçant, mais l'auteur est davantage dans une démarche morale, intellectuelle, que dans la démonstration par des faits.

      Supprimer
  7. Passionnant comme tout Marai, que le sujet soit contemporain ou historique. Chroniqué comme la plupart de ses oeuvres car c'est vraiment l'un de mes auteurs favoris.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, j'ai bien compris que tu es fan, et je suis d'ailleurs allée lire quelques-uns de tes billets sur cet auteur, histoire de m'inspirer pour mes prochaines lectures. Le prochain titre sera sans doute La conversation de Bolzano, en duo avec Athalie, une fois de plus !

      Supprimer
  8. J'avais lu récemment le billet rédigé par ClaudiaLucia et ce livre m'a également beaucoup interpellé. Il témoigne aussi de la grande variété de l'oeuvre de Perutz. Merci !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, je n'ai lu que trois titres de cet auteur (Marai et non Perutz, mais je comprends le lapsus), mais ils m'ont déjà permis de constater sa capacité à varier les thématiques. Je n'en ai en tous cas pas fini avec lui !

      Supprimer
  9. Je suis quasiment certain que ce livre est fait pour moi… Je le note. (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis en effet quasiment sûre qu'il te plaira !

      Supprimer
  10. J'avais raté ce billet ? En effet, c'est un très bon livre, marquant !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, il m'a donné envie d'aller encore plus loin dans la découverte de cet auteur, même si je sais que ce titre est un peu différent du reste de son oeuvre.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire