"Le Dernier Rêve de la raison" - Dmitri Lipskerov

Rêve ou cauchemar ?

Le roman du russe Dmitri Lipskerov dépeint-il un rêve ou un cauchemar ? Telle est la question qui vient légitimement à l'esprit en découvrant les extraordinaires péripéties qu'il dépeint, et dont certaines seraient dignes de figurer dans un film d'horreur... La dimension surnaturelle des événements, et celle, caricaturale, des personnages, amoindrissent cependant l'effroi ou le dégoût que provoquent certains passages, et font surtout du "Dernier Réve de la raison" un récit atypique et marquant.

Ilya Ilyassov est un vieux Tatare qui vend depuis plus de quarante ans du poisson dans un supermarché où la reconnaissance de sa compétence par sa direction est proportionnelle à l'indifférence méprisante que suscite chez ses collègues cet homme édenté au faciès vaguement grotesque, mutique et sans doute un peu simplet. Ilya est de toutes façons un solitaire, qui fuit la compagnie des hommes depuis le traumatisme qu'il a subi à son adolescence : Aïza, celle qu'il aimait par dessus-tout, s'est noyée quasiment sous ses yeux. Le père de cette dernière, persuadé de la culpabilité d'Ilya, aidé des habitants du village, l'a tabassé au point de lui faire frôler une mort dont le réconfort lui a malheureusement été refusée.

Une nuit de pleine lune, pleurant la disparition du seul être vivant pour lequel il éprouvait encore quelque affection, un silure, Ilya se transforme lui-même en poisson...
L'inspecteur Sinitchkine, chargé d'enquêter sur sa disparition considérée comme suspecte, en est régulièrement empêché par le gonflement hors norme de ses cuisses, qui en acquièrent des dimensions dignes de le faire figurer dans le livre Guiness des records...

Relativement ignorante de ce que j'allais y trouver, le roman de Dmitri Lipskerov m'a un peu cueillie à froid. Dans un premier temps, son irréalisme burlesque m'a surprise et empêchée de m'impliquer dans l'intrigue, ou d'éprouver de l’empathie pour ses personnages improbables. J'ai eu peur de vite me lasser de ses inventions loufoques et... c'est l'inverse qui s'est produit. Parce que l'on pourrait croire que la veine burlesque et fantastique qu'exploite l'auteur s'épuise assez vite, mais non : il parvient, avec une inventivité sans bornes, en alternant épisodes macabres et moments de grâce, à nous surprendre tout au long de son récit qui par ailleurs se révèle être bien plus qu'un simple conte à la fois sordide et cocasse...

Car si son univers est le lieu d'événements fantastiques, il ne s'agit cependant pas d'un univers inventé. "Le Dernier Réve de la raison" se déroule bel et bien dans notre monde, plus particulièrement au cœur de la société russe, dont il met en évidence, en les travestissant pour les rendre plus frappants, les maux, les manquements. Tout comme la plupart de ses héros, bien que soumis à des situations rocambolesques, sont complètement crédibles dans leurs travers, leurs perversions, dans leurs grandeurs aussi, parfois... Mais dans l'ensemble, l'humanité que dépeint Dmitri Lipskerov est fruste et mesquine. Le décor dans lequel elle évolue, une triste banlieue dont les immeubles surplombent une décharge, exsude la médiocrité et l'absence de perspectives. Rien d'étonnant à ce que les âmes qui y survivent, par ailleurs témoins ou victimes de l'absence d'éthique et de bienveillance qui régit dans son ensemble une société où règnent individualisme et corruption, se conforment à la violence de cet environnement. Rien n'y est sacré par essence, ni même l'enfance ou les liens familiaux. Le bonheur, l'amour, qui touchent néanmoins quelques chanceux, sont généralement fugitifs...

"Le Dernier Réve de la raison", en déployant sa sombre magie, alliance de burlesque et de tragédie, se fait ainsi la chronique d'existences souvent piteuses que le fantastique, pour un instant, transcende.


Une lecture proposée par le blog de la Librairie Dialogues.

Commentaires

  1. Hmmm... Mais que voilà qui pourrait me plaire ! Ton billet rend ce roman bien intrigant en tout cas !

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    1. C'est un roman à découvrir, qui m'a beaucoup fait penser à Boulgakov et son roman Le maître et Marguerite, notamment en raison de cette osmose entre le cocasse et l'horreur. Toi qui aimes les textes originaux, il pourrait bien te plaire, oui...

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  2. Hmm, cela me rappelle ma lecture de Léonid doit mourir, du meme auteur, avec probablement le meme mélange de surréalisme et de burlesque que ce que tu mentionnes. A l'époque je n'avais pas trop apprécié, ayant des gouts trop classiques pour lui, mais j'y repense de temps en temps et je me rends compte qu'au fil de mes autres lectures russes je comprends mieux certains de ses personnages ou situations et qu'ils ne sont finalement peut-etre pas si surréels que ca. (Passage à l'Est! https://passagealest.wordpress.com/)

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    1. Personnellement j'apprécie les récits loufoques et originaux, surtout lorsque l'absurdité est au service de thématiques bien réalistes. Mais je peux comprendre qu'on ne soit pas adepte du genre... je note Leonid doit mourir, du coup !

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  3. Quelle belle chronique ! Je ne connaissais pas du tout ce roman mais je suis curieuse :)

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    1. Et c'est un roman curieux aussi ! Il faut juste aimer le genre loufoque, bien que sous ses allures burlesques, c'est un récit aux thématiques très sérieuses...

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