"La reine en jaune" - Anders Fager

Incursion en sombres et étranges royaumes...

En sortant "La reine en jaune" de mes étagères, à l'occasion de l'activité organisée par Marie-Claude et Electra autour de l'art de la nouvelle, je n'avais aucune idée de ce que j'allais y trouver... et quelle surprise !

Bon, j'avoue dans un premier temps avoir été quelque peu rebutée par le caractère obscur du premier texte, intitulé "Fragment I" -auquel, sur le moment, je n'ai pas compris grand-chose- qui nous fait assister à un étrange rendez-vous entre deux individus que l'on comprend vaguement être les vétérans d'une énigmatique mais puissante organisation.

Une nouvelle plus longue nous emmène ensuite dans la galerie d'art de My Witt, artiste spécialisée dans la photographie porno hard core, qui n'hésite pas pour les besoins de son art à se mettre en scène dans des postures extrêmes. Abordée par le mystérieux Comité de Carcosa, qui souhaite qu'elle repousse ses limites afin de créer une oeuvre encore plus remarquable que tout ce qu'elle a produit jusqu'à présent, elle sombre dans une macabre et sanglante démence...

Avec les titres suivants, nous poursuivons notre singulière et sinistre ballade dans les couloirs d'une maison de retraite qui se révèle être le théâtre d'occultes fêtes au cours desquelles résidents et personnel se livrent à des rites barbares inspirés d'ancestrales mythologies, puis sur une île perdue à l'est de la Suède, où se déroule une opération militaire ultra secrète, dégénérant en une sanglante confrontation.

Nous retrouvons ensuite My Witt à l'occasion de la nouvelle ayant donné son titre au recueil, puis partons, enfin, pour une singulière traversée de l'Europe en compagnie de deux créatures qui n'ont d'humain que leur apparence (et encore...), en quête d'une mystérieuse grand-mère qui doit partir en voyage. 

Entre les récits, s'insèrent d'autres "Fragments" numérotés -certains étant manquants, on passe du II au IV, du V au VIII-, brefs interludes elliptiques où quelques allusions aux intrigues ou aux héros de certains textes, permettent -ou pas- au lecteur imaginatif de tisser entre eux des liens souvent ténus.

Vous l'aurez compris, chaque épisode de ce recueil est une curiosité, qui nous immerge dans son univers singulier, au cœur d'atmosphères glauques, poisseuses, oppressantes, parfois empreintes d'une loufoquerie sinistre. L'auteur y distille un humour macabre et cynique, mêle l'horreur au surnaturel, la crudité à la science-fiction. Tout y est dépeint -la violence, le sexe- avec une scrupuleuse minutie dénuée de toute emphase, sans volonté d'édulcorer ni de choquer, révélant la volonté de l'auteur d'exprimer événements et comportements avec sincérité et exhaustivité, sans tabou. L'association du style direct, factuel, à la dimension souvent énigmatique des intrigues, l'interpénétration entre réalisme brutal et fantastique déconcertent et frappent à la fois.

Malgré le caractère déjanté et/ou la dimension surnaturelle de ses histoires, "La reine en jaune" est riche de thématiques sociétales ou morales très concrètes. Les aventures de My Witt nous amènent à nous interroger sur le sens de l'art, sur ses mutations dans une société où l'omniprésence de l'image conduit à sa banalisation, sur la légitimité de l'oeuvre (est-ce la volonté de l'artiste ou le regard du spectateur qui la définit ?). Le sort réservé à tous ceux qui sont devenus improductifs, dans notre monde régi par la rentabilité (fous, vieux, détenus...), est également évoqué. Mais ces textes sont aussi et surtout hantés par les dérives vers lesquelles la démence, ou simplement leur propension à la sauvagerie, entraînent les hommes. 

A lire !

 >> Une idée piochée chez Sandrine, qui me permet par ailleurs de participer pour la troisième (et dernière) fois au Mois de la Nouvelle évoqué plus haut.

Commentaires

  1. Hmmm... Je ne suis pas très nouvelles mais les thématiques explorées que tu évoques m'intéressent. Il faudra que je feuillette pour voir. Ça pourrait peut-être me plaire.

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    1. C'est un recueil étonnant, assez trash... j'ai lu que l'auteur s'inspirait beaucoup de Lovecraft, que je ne connais pas suffisamment pour établir une comparaison (le seul recueil que j'ai lu de cet auteur ne m'avait pas vraiment emballée), mais j'ai apprécié le style, et la dimension énigmatique de l'ensemble. On est plongé dans des ambiances inhabituelles, et glauques, et j'aime ça !

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  2. j'hésite souvent avec les nouvelles (à part Maupassant, Balzac ou Zweig bien-sûr :-) mais ta critique éveille ma curiosité, ce recueil a l'air très original alors pourquoi pas

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    1. Oui, c'est original, et l'écriture, fluide, factuelle, rend la lecture facile, malgré l'aspect parfois obscur des histoires. Disons qu'il faut accepter de ne pas tout comprendre...

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