"Généalogie du mal" - JEONG You-jeong

"L'oubli est le mensonge le plus abouti, le mensonge le plus parfait que l'on puisse faire à soi-même".

C'est là l'un des passionnants tours de force que permet la littérature, que nous donner l'illusion de pénétrer l'esprit d'individus dont les valeurs, la personnalité, les désirs, semblent à des années-lumière des nôtres. Et sans doute est-il très tentant -bien que risqué-pour un écrivain de se livrer à cet exercice, et prétendre explorer la psyché de ces êtres que leurs pathologies mentales rend monstrueux.
Aussi, le choix de la coréenne JEONG You-jeong, de faire du narrateur de son roman un "prédateur" n'est certes pas inédit, mais reste pour le lecteur un choix intéressant.

Yujin, vingt-six ans, se réveille un matin couvert de sang. Sa chambre, située à l'étage du duplex qu'il partage avec sa mère et son frère adoptif, ainsi que l'escalier qui y mène, présentent les traces d'une lutte violente. Dans le salon, l'attend le cadavre égorgé de sa mère.

"Généalogie du mal" est la description minutieuse des réactions et des pensées de Yujin à partir de cette macabre découverte et de l'évidence qui s'impose quant à sa culpabilité. N'ayant gardé aucun souvenir du meurtre, il est contraint de mener une enquête à la fois matérielle et intime, sur la base d'images qui lui reviennent, par intermittences, des événements ayant conduit à la mort de sa mère, puis sur la découverte d'un journal tenu par la victime, dont il est le sujet principal. Au-delà de la reconstitution du matricide, Yujin va ainsi peu à peu réaliser que depuis ses dix ans et la mort accidentelle de son père et de son frère à peine plus âgé que lui, il a vécu dans le mensonge, dans la méconnaissance de lui-même.

A la lumière des écrits maternels, il reconsidère son parcours adolescent, ses espoirs anéantis de devenir un champion de natation en raison de l'épilepsie dont il se pensait atteint, ses relations tendues avec la tante psychothérapeute qui le suit... il traque sa propre vérité, qui lui a été dissimulée.

Le lecteur, immergé dans ce huis-clos mental, est ainsi témoin des refoulements, des subterfuges que Yujin déploie vis-à-vis de lui-même pour retarder la prise de conscience de sa monstruosité, de l'acte, révélateur plutôt que fondateur, de son anormalité, prise de conscience vers laquelle il s'achemine au rythme d'un compte à rebours que le risque croissant que son crime soit découvert rend d'autant plus oppressant. Son manque d'empathie et son absence de remords suscitent une répulsion qu'amoindrit toutefois la dimension pathétique de son impuissance à lutter contre l'impératif implacable et pervers qui le gouverne, et de l'irrévocabilité de ce moment de démence qui a fait basculer une existence de toutes façons fondée sur un leurre.

JEONG You-jeong, en dépit de quelques longueurs -qui s'oublient assez vite-, entretient l'intérêt du lecteur en entremêlant habilement aspect psychologique et suspense, et l'amène à se questionner sur les mécanismes de ces folies nuisibles qui semblent inconciliables avec la vie en société...
A découvrir.


J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Usva : son avis est ICI.

Commentaires

  1. Totalement en accord avec ta chronique ! :D C'est vraiment intéressant de lire à chaud un autre avis, merci pour cette première lecture commune ! :)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci à toi, c'était une LC réussie, on remet ça quand tu veux !

      Supprimer
  2. J'ai lu également le billet de Sandrine (Tête de lecture) qui malgré les quelques longueurs qu'elle a trouvées conseille aussi chaudement ce récit.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, ces longueurs ne sont pas trop gênantes, parce que ponctuelles. Et la manière dont l'auteure aborde l'intrigue, par la voix de cet homme qui se découvre lui-même, est très intéressante et sonne juste.

      Supprimer
  3. Aah mais je n'avais pas réalisé que l'auteur était une femme ! Encore plus intrigant. Bon, comme j'écrivais chez Sandrine, ce n'est pas le genre de thématique qui m'attire d'emblée comme ça mais je reste curieuse de tout ce que propose la littérature coréenne.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il faut dire qu'il est difficile, avec ces patronymes coréens, de savoir si on a affaire à un homme ou une femme, et le thème de ce roman aurait tendance à nous faire imaginer que c'est un homme qui l'a écrit (vive les a priori !!)...

      Supprimer
  4. je ne connais pas du tout mais le thème m'intéresse alors pourquoi pas?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, dans son genre, c'est un bon roman, et l'occasion de faire un peu connaissance avec la littérature coréenne...

      Supprimer
  5. Je ne connais pas cet auteur mais c'est visiblement dommage. Je me le note, j'ai bien envie de revenir à la littérature asiatique en ce moment ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est un bon titre pour le faire... je ne crois pas que cette auteure soit très connue, il me semble que ce titre est son premier ou deuxième roman seulement.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire