"Mystères de Lisbonne" - Camilo Castelo Branco

"Qui décide de l'avenir de l'homme, hors du commun des masses qui avancent comme des machines ? C'est la première femme que l'on aime".

On pénètre les "Mystères de Lisbonne" en compagnie de João, orphelin de quatorze ans instruit du secret de sa naissance lors de retrouvailles avec sa mère, Ângela de Lima. Mariée au Comte de Santa Barbara, qui ne lui a jamais pardonné un passé marqué par la brûlante passion à l'origine de la naissance de João, Ângela subit l'enfermement et les tortures conséquentes à cette rancœur. Mais assez vite le récit bifurque, se concentrant sur le prêtre qui recueillit et éleva l'orphelin, puis le mit en relation avec sa mère, avant, enfin, de venir au secours de cette dernière : le père Dinis.

Au gré des circonvolutions d'un récit dense et labyrinthique, dont il est le fil rouge, il apparaît tel un ange gardien aux côtés des plus faibles, revêtu d'identités multiples, avec une opportunité presque surnaturelle, tantôt prêtre et tantôt poète, homme de dieu échappant à tout calcul humain, porteur d'une foi "sereine comme la paix de la conscience", très critique envers la religion pratiquée avec dogmatisme, qui rend les femmes esclaves et fait de la justice divine un cilice violent. La religion est pour lui synonyme de pardon, de compassion. Elle ne se nourrit pas seulement de la solitude de la prière, mais de l'amour pour le genre humain.

"... car l'autel est une caricature de la foi, le temple est devenu un bureau pour vendre l'âme et le corps, et le prêtre y est comme le concierge du lupanar qui conduit par la main le premier qui le paie à la chambre de la femme perdue, qui se vend".

Ainsi se présente ce prêtre a priori infatigable, en révolte contre l'ignorance et le crime, sauvant les victimes de leurs conditions pitoyables, amenant les bourreaux à la rédemption. Mais au-delà de cette apparence d'homme omniscient, doté du pouvoir d’assujettir ses passions comme celles des autres, le Père Dinis est aussi un homme torturé, ainsi que nous l'appréhendons à mesure que nous progressons dans le récit. Hanté par des blessures profondes, par les secrets traumatismes de son passé, et accompagné par les morts successives de ceux qui l'entourent, il s'affaiblit progressivement, bien qu'honorant avec une constance coriace les combats tourmentés qu'il a à mener.

C'est progressivement que nous est dévoilée toute la complexité de ce personnage hors du commun, à l'occasion d'intrigues impliquant filles mariées de force et martyrisées par leurs époux, femmes vénales voire criminelles, enfants illégitimes, bref, pléthore de quidams aux destinées marquées par le malheur, les manipulations, mais aussi par de folles passions, des amours irrépressibles et socialement irréalisables... leurs histoires respectives, pièces d'un puzzle s’emboîtant au gré de coïncidences romanesques, connaissent presque toujours des fins tragiques, marquées par la maladie, l'affliction, la culpabilité, le repentir, la mort...

Le roman est ainsi empreint d'une violence et d'une détresse omniprésentes, liées aux faits relatés, par ailleurs portées par des scènes à dimension symbolique et grandiloquente, avec leur lot de pâmoisons, d'extases, d'agonies emphatiques... Ceci dit, malgré l'exaltation avec laquelle ses héros vivent les événements, Camilo Castelo Branco n'en fait pas des figures manichéennes : jouant sur la relativité des points de vue et des circonstances, ainsi que sur la capacité des êtres au remords et au pardon, il explore les facettes parfois contradictoires de leurs personnalités.

Comme en accord avec la véhémence des émotions qui y sont exprimées, le style des"Mystères de Lisbonne" est parfois un peu lourd, ampoulé. Mais ce que je retiendrai surtout de cette lecture, c'est d'avoir été emportée par les méandres de son intrigue à rebondissements, et par la dimension à la fois épique et romantique qu'elle insuffle au texte.

Commentaires

  1. Depuis que j'ai lu L'amour de perdition du même auteur, que je suis allée à Porto, que j'ai visité la prison où il a été enfermé, j'ai envie de lire les Mystères ! Pas encore fait, par manque de temps. Et surtout parce que j'y pense et puis j'oublie !

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    1. Je ne savais pas que l'auteur avait fait de la prison ! Suite à ton commentaire, je me suis un peu renseignée : il a eu une vie digne de celle de ses personnages !! Je pense que cette lecture te plaira, en dépit de ses quelques lourdeurs stylistiques...

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  2. Pas lu mais vu le joli film-série de Raoul Ruiz.

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    1. A l'inverse, je n'ai pas vu le film de Ruiz, mais j'en ai bien envie, maintenant...

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  3. J'ai beaucoup aimé ce livre que j'ai dévoré ainsi que le film très long où je ne ne suis pas ennuyée une minute.

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    1. Il faut vraiment que je voie ce film (qui a fait l'unanimité, ce qui est assez rare, auprès de la presse spécialisée) !

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  4. Aah mais c'est un classique portugais ! Je ne connaissais pas cet auteur du coup je suis allée voir sa fiche et j'ai vu qu'il était du 19è siècle. Je n'étais pas certaine que l'intrigue et ses thématiques me parleraient (sans parler du style ampoulé) mais dans ce contexte, ça devient plus intéressant d'un coup. Et puis les commentaires enthousiastes rendent cet auteur et ce livre encore plus intrigants !

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    1. Oui, j'avais bien indiqué que l'action se déroulait au XIXème.... sur mon brouillon, et cet élément a disparu lors la rédaction finale du billet !! Ce roman date de 1854, plus précisément... c'est à lire en effet, pour son aspect romanesque, et son charme classique...

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  5. J'avais bien aimé. Je me souviens d'avoir passé des heures à le lire. Je me souviens aussi du ton volontiers ironique de l'auteur vis-à-vis de ce qu'il raconte et des torrents de larmes versés par les personnages (il y a de quoi faire monter le niveau de la mer !).

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    1. Tu as tout à fait raison, j'avais aussi relevé cette ironie lors de la description de la relation entre Anacleta et ce personnage qui la quitte pour s'embarquer avec celle qu'il aime vraiment (je ne me souviens plus de son nom) : l'auteur se moque de la mièvrerie dégoulinante avec laquelle ces deux-là se bécotent, et se donnent des petits noms ... Mais c'est vrai que je n'ai pas évoqué cet aspect dans mon billet. Il y avait tant à dire !

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