"Arcadie" - Emmanuelle Bayamack-Tam

Deuxième chance.

Ma première expérience avec cette autrice (sous son autre nom de plume, Rebecca Lighieri) avait été peu concluante. Et il aura fallu toute la force de conviction de The Autist Reading pour que je lui laisse une seconde chance, ce dont je le remercie grandement, car je n'ai pas été déçue !

Farah, la narratrice, est une adolescente qui vit depuis l'âge de six ans dans une communauté du sud-est de la France. "Liberty House", située en zone blanche -c'est-à-dire non desservie par quelque réseau téléphonique ou internet- accueille des inadaptés à notre époque du diktat de l'image et de la perfection physique comme critère de réussite voire d'intégration. On y trouve donc des gros, des laids, des vieux, des asociaux, et des quidams affligés de tares diverses... La décision des parents de Farah de se retirer dans la communauté n'est pourtant pas la conséquence d'une disgrâce physique (sa mère est très belle et son père fort convenable) mais celle de l'hypersensibilité maternelle aux ondes, qui lui valait dans le monde "normal" de s'affubler en permanence de très encombrants équipements anti-rayonnements. La grand-mère de la jeune fille, une LGBT naturiste, a suivi, attirée par les valeurs d'amour libre, de nudité totale et de réfractariat à la technologie prônées au sein du groupe.

Vous me direz que tout cela ressemble fort à une secte, ce que confirmerait la présence à la tête de Liberty House d'un "gourou", Arcady, quinquagénaire d'allure quelconque et a priori peu sexy, mais doté d'un irrésistible charisme si l'on se fie à l'admiration et l'amour inconditionnels que lui voue Farah, qui le considère comme l'homme de sa vie. Le témoignage de l'adolescente ne laisse cependant soupçonner aucune contrainte, ni extorsion exercée par Arcady envers les membres de leur petite collectivité. Ses propres raisonnements sont sensés, voire critiques, et elle sait à l'occasion prendre ses distances par rapport à certains dogmes professés par son mentor, notamment les interdictions de consommer de la viande ou de naviguer sur internet. D'ailleurs, les enfants de Liberty House, fréquentant les établissements scolaires de la ville la plus proche, ne sont pas entièrement coupés du monde.

Pour l'heure, Farah est préoccupée par son développement physiologique, qui semble prendre des chemins de traverse, son corps devenant de plus en plus viril. A quinze ans, elle n'est toujours pas réglée, et ses seins refusent désespérément de pousser, se transformant en ersatz de pectoraux... Elle pourrait s'accommoder de sa laideur hors norme, pourtant incongrue au regard de la beauté de ses ascendants, mais elle a appris et assimilé, à Liberty House, que la beauté est relative, et elle sait qu'Arcady l'aime  comme elle est. Mais elle se sent fille, et ne sait que faire de cette allure androgyne qui l'amène à remettre en question ses certitudes quant à son identité sexuelle. Ce qui la chagrine d'autant plus qu'Arcady refuse de répondre à son désir pressant qu'il la dépucelle, sous prétexte qu'elle n'est pas encore femme...

J'ai pris un réel plaisir à me laisser porter par la voix de cette héroïne, sa vivifiante sincérité, son ton à la fois sensible et empreint de dérision, voire d'ironie -mais sans méchanceté-, le naturel avec lequel elle évoque la sexualité et les changements qui s'imposent à son corps, de manière parfois crue mais ne tombant jamais dans la vulgarité. Sa proximité fusionnelle avec l'environnement naturel, la largesse du regard qu'elle porte sur le monde qui l'entoure, font "d'Arcadie" un récit initiatique touchant, drôle et profond, ainsi qu'une réflexion pertinente sur des sujets aussi divers que les mécanismes de l'amour et du désir, l'importance de savoir s'accepter tel que l'on est dans une société prônant la tyrannie d'une esthétique unique, ou encore la fréquente incapacité des individus à faire adhérer leurs actes à leurs principes...

Aussi, malgré un léger bémol, liée à une écriture parfois trop "bavarde" -c'est un peu comme si, par moments, l'autrice se regardait écrire- je recommande chaudement !

Commentaires

  1. Tout à fait d'accord avec ton avis, heureusement que tu as saisi l'occasion de le lire! Hé oui, la tyrannie d'une esthétique unique... ^_^

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    1. Ah, j'étais passée à côté de ton billet, mais si je l'avais lu avant celui de The Autist Reading (ce que je viens de faire), nul doute qu'il m'aurait convaincu aussi !

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  2. J'hésite toujours devant cette lecture. Pas sûr qu'elle me conviendrait. On verra ..

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    1. Il mérite vraiment le détour, l'héroïne est attachante et originale, et le ton très enlevé.

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  3. Comme Aifelle, j'hésite. Reste que la lecture de ton billet vient de me faire pencher du côté: «J'ai maintenant très envie de le lire». Toute les questions relatives aux diktats et à la tyrannie de l'apparence m'intéressent.

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    1. Rien qu'avec son héroïne, physiquement très disgracieuse (toujours pareil, selon les canons en vigueur dans notre société de la standardisation) mais si belle d'esprit (ça se dit, ça ?), l'auteur (teure ? trice ?) met un superbe coup de pied dans ces diktats.. et puis je me répète, mais c'est très bien écrit (un peu trop parfois, si on peut dire ça... disons j'ai trouvé que certains passages auraient mérité d'être stylistiquement pus "resserrés", comme si l'auteur faisait une démonstration de sa virtuosité, mais cela ne m'a gênée qu'un peu au début).

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  4. Je suis (doublement) heureux d'avoir réussi à te convaincre et surtout que tu aies passé un bon moment avec cette attachante Farah (facette). :-D

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    1. Nous sommes deux (heureux..) dans ce cas ! Merci encore !

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  5. Très contente que tu aies passé outre tes réserves et que ce roman, qui m'a emballée, t'ait autant plu ! Tu en parles très bien !

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    1. Je comprends maintenant les avis si enthousiastes lus à son sujet, je l'ai trouvé bien au-dessus des "Garçons de l'été" !

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  6. Quand j'ai lu l'avis d'Autist reading, je me suis tout de suite dit que je le lirai, et puis après j'ai lu une critique très négative qui m'a refroidie. Et puis toi maintenant...

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    1. Je ne sais pas ce qui lui reprochais la critique très négative, mais j'espère que tu te laisseras convaincre...

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  7. Chronique très intéressante, écrite avant que le livre ne décroche le Prix du Livre Inter auquel je suis particulièrement attaché (j'ai été juré l'année précédente). Prix mérité si j'en crois ta critique. Je vais me laisser tenter alors.

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    1. Tu as bien raison, il mérite le détour ! C'est très bien écrit, et plutôt original..

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  8. Et voilà, je viens de terminer Arcadie, pas assez à temps pour notre LC ;)
    Ce roman est complètement immersif et très prenant, j'ai été vraiment saisie par l'ampleur des questions sociétales et existentielles qu'il pose, avec une énergie solaire mais aussi une certaine subtilité... subtilité parfois mise à mal en effet par l'écriture très "gourmande" de l'autrice, mais cette lecture reste pour moi une belle claque !

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    1. Nous sommes d'accord, c'est un récit original, riche en questionnements, et malgré les mois passés depuis sa lecture, il m'en reste encore une empreinte assez forte..

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