"Terminus Berlin" - Edgar Hilsenrath

"Je ne peux pas aimer tout le monde, mais dans le cadre de mes possibilités, je peux faire en sorte qu'il ne soit fait de tort à personne".

Edgar Hilsenrath avait annoncé que "Terminus Berlin" serait son dernier roman. Ainsi fût-il ...

Joseph Leschinsky, dit Lesche, rentre en Allemagne, dont il est originaire, après trente six années passées aux Etats-Unis. Il a quitté son pays natal dès l'enfance, expulsé en Pologne avec sa famille par les nazis. Survivant de la Shoah, il a entamé lors de son long exil une carrière d'écrivain mais n'a jamais vraiment percé, entre autres parce qu'il n'écrivait qu'en allemand. Lesche se revendique en effet comme irréductiblement fidèle à sa langue maternelle, dont il prétend même être amoureux. Ses écrits n'ont toutefois pas eu davantage de succès en Allemagne, en raison de leur nature politiquement incorrecte. Il faut dire que l'écrivain aborde des sujets encore très sensibles pour la nation qui a porté Adolphe Hitler au pouvoir... Pas d’accomplissement personnel non plus : dans un pays où argent et réussite sont les principaux critères de séduction, il était voué à rester célibataire et sans enfants...

Arrivé à Berlin juste avant la chute de son Mur, il fait peu à peu son chemin dans le monde de l'édition, se constitue un cercle d'amis, souvent des artistes, et renoue avec les conquêtes féminines, les allemandes se révélant moins vénales que les américaines... ayant réussi à faire publier "Le Juif et le SS", qui rencontre un franc succès, il entame l'écriture d'un roman sur le génocide arménien.

Mais il se confronte aussi avec un antisémitisme qui prend diverses formes, de la franche et agressive hostilité des militants d'extrême-droite, à l'hypocrite "philo-sémitisme" de certains anciens nazis soi-disant repentis, en passant par ceux qui prennent maladroitement des gants parce qu'ils se sentent coupables. Toutes ces attitudes lui rappellent à chaque instant qu'il est juif, comme s'il ne l'était vraiment devenu qu'en arrivant en Allemagne. Les souvenirs de l'holocauste le hantent, sa vie est mise en danger par les néonazis qui le harcèlent, mais Lesche, écrivain étranger à tout compromis, qu'il soit matériel, idéologique ou politique, revendique son droit de vivre dans son pays, et refuse de se cacher, y compris pour se protéger.

On retrouve dans "Terminus Berlin" la marque Edgar Hilsenrath, cette écriture à la fois sans fards, d'une sincérité et d'une crudité qui ne rendent pas toujours son personnage très sympathique, et cet humour mêlant cocasserie et cynisme, qui lui permet de rire de tout, y compris du plus abject ou du plus tragique. Le sexe, également, est très présent, comme dans de nombreux titres, et pas toujours très reluisant... J'ai toutefois eu le sentiment que cet humour et cet esprit d’irrévérence se teintaient ici d'une angoisse liée à l'implication personnelle de l'auteur dans le récit, certaines de ses obsessions transparaissent et on les relie autant à l'auteur qu'à son personnage (double de lui-même). Il y a dans "Terminus Berlin" comme une vulnérabilité, nouvelle dans son oeuvre, et une certaine forme, peut-être pas de désespoir, mais d'amertume angoissée, face au constat de l'éternelle injustice du monde, et de la persistance des doctrines.

Comme si, en rentrant à Berlin, il était venu régler ses comptes, et que le poids de l'addition l'avait soudainement accablé...

Commentaires

  1. Je ne connais l'auteur que de nom mais vu ce que tu en dis, il semble évident qu'il a tout pour me plaire !

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    1. Tout à fait ! Il est truculent et politiquement incorrect... Je te conseille pour commencer Fuck America ou Le nazi et le barbier.

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    2. Intriguant... Comme Jérôme, je ne connais l'auteur que de nom. Je note de ce pas "Fuck America".

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    3. J'espère qu'il te plaira, il est assez dégueulasse (mais très drôle) !

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  2. Je tente de commenter même si je n'y crois plus trop... Ce titre-là a quelque chose de crépusculaire, peut-être une certaine vulnérabilité je ne sais pas bien car je ne l'ai pas encore lu autant que toi. Mais il aura tenu bon avec son humour salace crade jusqu'au bout.

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    1. Tu vois ça marche ! L'activation de la modération des commentaires a normalement permis de régler le problème (quoique apparemment pas pour tout le monde, tu as eu des soucis récemment ?)...

      Sinon, je trouve que le terme "crépusculaire" est très juste pour décrire ce titre, malgré ce ton inimitable qui traverse son oeuvre et que l'on retrouve encore ici, c'est vrai, et qui rend ses récits si dégueulassement drôles... mais je l'y ai senti, comment dire, plus "affecté" que dans ses autres romans par la cruauté des hommes, peut-être plus "fatigué", aussi.

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  3. encore un auteur que j'ai bien l'intention de découvrir! j'ai "Le nazi et le barbier"bien au chaud dans ma PAL... Je vais rajouter celui-ci:-)

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    1. Le nazi et le barbier est très bien, sans doute un de mes titres préférés de cet auteur, à la fois bien construit, et très méchamment cocasse...

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  4. J'avais tellement aimé le style de l'auteur dans Fuck America ! Il va sans dire que Terminus Berlin est sur ma LAL, mais avant, j'aimerais découvrir le Nazi et le barbier et Nuit.

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    1. Ce sont de bons choix, et dans le bon ordre ! Le Nazi et le Barbier permet de retrouver le ton de Fuck America, mais sur une thématique moins personnelle, et plus "engagée. Nuit est en revanche à part, je trouve, dans son oeuvre, c'est vraiment un roman noir et désespéré (mais c'est peut-être mon préféré) ...

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  5. Il faut encore que j'achète en poche "Le Nazi..." et après je m'attaque à celui-ci! (dès qu'il sort en poche). merci pour cette critique qui donne envie...

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    1. Ah, tu n'as pas encore lu Le nazi..., quelle chance ! Il est vraiment excellent... il ne me reste plus à lire que Les Aventures de Ruben Jablonski, mais je ferai peut-être l'impasse, j'ai cru comprendre qu'il n'était pas très bon. Et sinon, il reste encore deux de ses titres parus en allemand, qui n'ont pas été traduits.

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  6. J'avais beaucoup aimé Le nazi et le barbier...

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    1. Celui-ci devrait te plaire aussi, dans ce cas, tout comme Fuck America.

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  7. Bon, je ne lis pas ton billet, parce que je l'ai acheté, mais pas encore lu ! Suspense...

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    1. Je suis curieuse de lire ton avis, notamment (sans rien dévoiler) sur cette légère différence de ton avec le reste de son oeuvre (est-ce moi qui affabule ou pas ?) !!

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