"Le chagrin des vivants" - Anna Hope

"... Et quoi qu'on puisse en penser ou en dire, l'Angleterre n'a pas gagné cette guerre. Et l'Allemagne ne l'aurait pas gagnée non plus.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- C'est la guerre qui gagne. Et elle continue à gagner, encore et toujours."

L'Angleterre de ce début des années vingt est endeuillée, morose sous la chape de plomb qu'a laissée la Grande guerre et la cohorte de ses pertes, qui déplorant celle d'un fils, qui celle d'un fiancé ou d'un mari, qui celle de son âme...

Dans ce marasme ambiant, contre lequel chacun lutte à sa manière, certains s'étourdissant de plaisirs temporairement anesthésiants, d'autres se prostrant dans le désespoir ou l'hébétude, nous suivons trois femmes, dont Anna Hope dévoile les obsessions, les doutes et les espoirs autour d'un compte à rebours de cinq jours, se concluant par l'arrivée en Angleterre de la tombe du soldat inconnu, point d'orgue de la commémoration du deuxième anniversaire de l'armistice.

Pour Ada, une cérémonie dérisoire, insensée, qui ne lui ramènera pas son fils Mickaël, tombé sur le sol de cette France où elle n'a jamais mis les pieds. Mais est-il vraiment mort, d'ailleurs ? Habitée d'une détresse qui lui fait perdre tout discernement, elle aperçoit sa silhouette au coin des ruelles...

C'est un fiancé qu'Evelyn a perdu. Un fiancé et un doigt, arraché sur la chaîne d'une usine de munitions. Depuis, elle s'interdit le bonheur, s'investissant, au grand dam de son aristocratique famille, dans une dégradante mission professionnelle consistant à aider anciens combattants et invalides de guerre à compléter leurs dossiers d'indemnisation ou d'aides sociales.

Pour Hettie enfin, le traumatisme est moins prégnant. Si elle déplore la perte d'un enthousiaste et téméraire frère cadet que la guerre a changé en un jeune homme apathique et désagréable, elle est tournée vers l'avenir, vers la vie. Danseuse de compagnie dans un club où les jeunes filles se louent quelques pences le temps d'un tour de piste, elle rêve d'indépendance et d'ailleurs.

"Le chagrin des vivants" est le roman de ceux qui restent, avec leur douleur, leur culpabilité, mais aussi avec la force de la vie qui continue. L'auteure sait en quelques pages créer un univers, saisir l'essence d'un personnage, brosser à partir d'individualités le ton, l'ambiance d'une époque. A travers ses héroïnes et ceux qui orbitent autour d'elles, elle capte les bouleversements qui secouent une société patriarcale, dont la virilité officiellement mise à l'honneur a été bien malmenée, et dont la réjouissance face à la victoire ne masque pas vraiment les stigmates honteux laissés par quatre années de conflit, symbolisés par ces pauvres hères mutilés, invalides, qui, incapables de réintégrer une vie "normale", hantent les rues des villes, se font colporteurs ou mendiants...

Comme une alternative à la violence guerrière et à son empreinte mortelle, les héroïnes d'Anna Hope, en luttant contre le chagrin ou contre les obstacles qu'impose une société traditionnellement machiste à leurs velléités d'épanouissement, portent l'espoir du renouveau et de la résilience. Evelyn en affrontant enfin sa peur du bonheur, Hettie en assouvissant ses envies de liberté, à l'encontre des carcans familiaux, et Ada en acceptant de se tourner vers les vivants plutôt que de languir après les morts...

Un récit à la fois à la fois passionnant et très touchant, mêlant avec talent Histoire et destinées individuelles.


J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Aifelle et Asphodèle, George, Anne mon petit chapitre, Anne des mots et des notes, Jackie Brown, Béa Comète

Un autre titre pour découvrir Anna Hope : La salle de bal.

Commentaires

  1. Joli billet qui me donnerait envie de lire ce roman, si ce n'était déjà fait... ;-)
    J'étais moins enthousiaste que toi, je ne saurais trop dire pourquoi (je n'ai pas écrit de billet)

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    1. Ah, je serais curieuse de connaître tes bémols. En ce qui me concerne, j'aurais peut-être aimé qu'il soit un peu plus long, je pense qu'il me laissera une empreinte moins durable que La salle de bal, que j'ai trouvé plus dense.

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  2. Comme je n'avais pas aimé la salle de bal, je ne suis pas pressée de découvrir ce roman

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    1. Je comprends, je me souviens de tes bémols vis-à-vis de La salle de bal. Du coup, je pense que tu peux en effet passer sur ce titre...

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  3. Je suis très contente d'avoir fait enfin cette lecture grâce à ton initiative ! Je garde une petite préférence pour "la salle de bal", mais franchement celui-ci est très bon également. Elle sait raconter des histoires. Il y a aussi George qui participe avec nous : https://leslivresdegeorgesandetmoi.wordpress.com/2019/07/31/le-chagrin-des-vivants-anna-hope/

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    1. J'ai rajouté les liens vers les autres billets, je suis ravie de cette mobilisation. Je te rejoins sur le fait d'avoir préféré La salle de bal, que j'ai trouvé, comme indiqué en réponse au commentaire de Kathel, plus dense, dans lequel l'auteure prend davantage son temps pour planter son contexte, ses personnages.

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  4. Ah vous n'allez pas encore me faire craquer, les filles! ^_^ PAL débordante!

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    1. Bah tu n'es plus à un près ! Si cela peut te motiver, je suis passée hier chez Gibert malgré des bonnes résolutions sur lesquelles je devrais faire une croix définitive tant ma faiblesse est grande, et en suis ressortie avec 8 nouveaux titres (et encore, c'est parce que le 9e ne rentrait pas dans mon sac...).

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  5. Très beau billet, très complet. J'ai adoré cette lecture.

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    1. Je vois qu'elle a fait l'unanimité (sous réserve de l'avis de celles qui n'ont pas encore publié leur billet), une très belle LC...

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  6. Beau billet complet et explicite, je ne sais plus si j'ai préféré "La salle de bal" à celui-ci, Anna Hope sait nous embarquer sans pathos mais avec émotion...

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    1. C'est qu'elle parvient à trouver un juste équilibre entre sensibilité et énergie, qui fait que son récit n'est jamais larmoyant. Merci de nous avoir accompagnées !

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  7. Je suis contente de l'avoir lu parce que ce n'est pas du tout mon genre de roman. J'avais un peu peur que ce soit une autre Sarah Waters. Je vais continuer la découverte d'autres auteurs britanniques (et sortir un peu de mes Agatha Raisin, Cormoran Strike et Brother Athelstan).

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    1. Oh elle n'a en effet pas grand-chose en commun avec Sarah Waters (que j'apprécie également d'ailleurs). Ravie que cette incursion "hors sentiers battus" ait été fructueuse, et te donne envie de continuer. De mon côté je ne connais aucun des auteurs que tu cites entre parenthèses. Ils sont traduits en français ?

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    2. Il s'agit de personnages et non d'auteurs (pas étonnant que tu ne les aies pas reconnus). Ce sont des "romans policiers" de MC Beaton, Robert Galbraith et Paul Harding. Bizarrement, les trois écrivent sous des pseudonymes.

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    3. Je comprends mieux (quelle inculte !!) .. Ceci dit, à part Harding que je ne connais que vaguement de nom, jamais entendu parler non plus de ces auteurs...

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    4. Quelque chose me dit que tu as déjà entendu parler de Robert Galbraith, puisque c'est le pseudonyme de JK Rowling.

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    5. En effet !! (mais je n'ai rien lu d'elle)

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  8. Si j'avais reproché un côté un peu trop "feel good" à La Salle de bal (notamment la romance entre les deux principaux personnages), je garde un bon souvenir de cette lecture estivale grecque. Il est fort probable que je lise celui-ci un jour ou l'autre.

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    1. Et dans celui-ci, pas vraiment de romance... ou en tout arrière arrière plan.

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  9. Comme Keisha, je vais finir par craquer. Je n'ai encore pas lu cette auteure et c'était en vague projet (un jour) mais elle semble valoir le détour quand même.

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    1. Je te conseillerais peut-être plutôt La salle de bal, dans ce cas. Quoique, non, à bien y réfléchir, l'idéal est de commencer par celui-ci, très bien mais plus court, et à mon avis un peu moins marquant... (mais c'est tout à fait subjectif !)

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  10. J'aime beaucoup ta perception des hommes dans ce roman. Une lecture riche et complexe que chacun de nos avis met bien en lumière. Merci pour l'ajout du lien ;) !

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    1. Merci d'avoir participé, je suis ravie de voir que pour l'instant, aucune déception n'est à déplorer !
      J'ai vu sur ton blog, en réponse à un commentaire, que le personnage d'Evelyn était ton préféré, je te rejoins aussi sur ce point, j'ai aimé sa complexité, ses contradictions.

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  11. Une auteure de talent que je vais continuer à suivre.

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  12. Bonjour Inganmic, je pense avoir préféré Le chagrin des vivants à La salle de bal. L'histoire m'a plus touchée. Bon dimanche.

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    1. Bonjour Dasola,
      Je comprends, les deux histoires sont touchantes, chacune à sa manière. Ce qui m'amène à préférer La salle de bal, c'est moins son sujet que la manière dont il est traité. J'ai trouvé que l'auteure y prenait davantage son temps pour installer les personnages, le contexte. Mais j'ai aussi beaucoup aimé Le chagrin des vivants..
      Bonne semaine.

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