"Une matinée perdue" - Gabriela Adameșteanu

"- Saleté de bestioles ! Moi, c'est rien qu'avec de l'alcool à brûler que je leur y mets le holà, autrement bonjour l'invasion ! J'en glougloute dans tous les coins où je sais qu'elles aiment y faire leur nid..."

Vica parcourt les rues de Bucarest en laissant dans son sillage une odeur mêlée de moisissure et de charbon à gaz. En cette froide matinée -comme la capitale roumaine en connaît tant-, la septuagénaire, recouverte de multiples couches de vêtements et de chiffons, se rend d'abord chez sa belle-sœur où elle ne trouve que son neveu Gelu, en profite pour boulotter un peu de pain et de fromage, puis chez Ivona, fille de la défunte Mme Ioaniu pour laquelle Vica a travaillé des décennies durant. Elle espère bien y récupérer, avec une semaine d'avance, les vingt-cinq lei de rente que s'est engagée à lui verser Ivona à la mort de sa mère.

Le récit de ces deux visites entame et conclue l'intrigue, l'encadrant. Les souvenirs qui surgissent à l'esprit de Vica, ou qu'elle évoque avec ses interlocuteurs, nous font traverser une partie du XXème siècle, du premier conflit mondial au temps du communisme. L'enfance de Vica fut en effet marquée par la Grande Guerre et ses bombardements, les passages dans le ciel de cet immense ballon ovale qu'elle appelait "céplein", et surtout par la mort brutale de sa mère, qui la laissa à onze ans avec la responsabilité d'une nombreuse fratrie. Lorsque son père revint du front, il se remaria, délaissant les enfants issus de sa première union.

Ses travaux de couture et le commerce tenu avec son mari leur ont permis de mener un train de vie convenable, bien que dénué de tout superflu. Désormais retraitée, elle assure l'intendance d'un foyer où son époux, obèse, passe le plus clair de son temps alité. Boucler les fins de mois est parfois difficile, mais Vica est pleine de ressources. Pragmatique, débrouillarde, elle a toujours mené sa barque en évitant les écueils, sachant rendre service à bon escient, n'exprimant jamais ses opinions politiques. En a-t-elle, d'ailleurs ? Sa vision du monde se nourrit de l'immédiateté, de ses expériences quotidiennes et est bornée par une sorte d'égocentrisme auto-protecteur. Plus râleuse que réellement en colère, elle est prompt à fustiger l'époque, "ces péquenots arrivés de la compagne qui s'entassent dans des H.L.M.", ou "ces jeunes qui au jour d'aujourd'hui ne connaissent plus ni crainte ni vergogne"... Et si, côtoyant des représentants de la bourgeoisie bucarestoise, elle a été témoin de leur déclassement à l'arrivée du communisme, des persécutions ou des arrestations arbitraires dont certains ont été victimes, elle ne se fait pas trop de souci pour eux, ils parviennent toujours à s'arranger pour mener la belle vie...

Chez Ivona, Vica fait celle qui, passée par hasard, ne veut rien quémander. Mais la fille de son ancienne patronne n'est pas dupe, et est ennuyée par cette visite qui contrecarre son programme de la journée, même si elle n'en laisse rien paraître. L'auteure oppose aux dialogues alourdis de politesse hypocrite et de flagornerie les pensées des deux femmes, l'une taxant in petto l'autre de pingre, l'autre déplorant la fourberie et l'insolence des gens simples.

Alors que nous suivons avec plaisir ces savoureux échanges colorés par la truculence du langage populaire et parfois même grivois de Vica, Gabriela Adameșteanu amorce un surprenant virage narratif, en insérant dans son intrigue une parenthèse si longue qu'elle en devient un récit à part entière. Elle l'introduit par le truchement d'une vieille photographie, prise en 1916, que Vica remarque chez Ivona, représentant les parents de cette dernière (Sophie -qui ne s'appelle pas encore Mme Ioaniu- et son premier mari le professeur Mironescu), sa tante et Titi Ialomiteanu, étudiant du professeur.

Les scènes se déroulant alors (alternant narration à la première, deuxième ou troisième personne) puis les passages du journal tenu par Mironescu, affaibli par la maladie, mêlent à l'intime un contexte politique troublé : la Roumanie, dont le gouvernement a choisi au début de la guerre la neutralité, est sur le point d'entrer dans le conflit. Situation dont Titi Ialomiteanu tire profit pour mettre en avant sa soi-disant sagacité en interrogeant le professeur sur les stratégies mises en place par des dirigeants qui s'opposent sur la position à adopter. En parallèle, il entretient une liaison sans lendemain avec la femme de son mentor, dont ce dernier n'est pas vraiment dupe...

J'avoue que cette partie centrale m'a embarquée moins facilement que celles qui l'encadrent et mettent en scène Vica. Elle pâtit en effet de quelques longueurs, son ton est plus austère, et j'ai parfois eu le sentiment que l'auteure, hésitant entre plusieurs partis pris narratifs, n'avait pas su vraiment trancher, ce qui rend l'ensemble par moments confus. Je recommande malgré tout, ne serait-ce que pour la gouailleuse énergie de Vica, et pour l'occasion de s'immerger dans un univers que l'on ne visite pas si souvent, y compris en littérature !

Commentaires

  1. Un livre qui m'avait beaucoup plu (le personnage aussi), jusqu'au "surprenant virage narratif" que tu mentionnes, où le livre perd un peu de son souffle. Je me souviens m'être demandée comment Adamesteanu aurait terminé son livre si elle était restée jusqu'au bout avec Vica. Merci pour le lien!

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    1. Oui, c'est un peu dommage, elle aurait finalement pu écrire deux romans distincts, à partir de celui-là..

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  2. Je garde de la lecture de ce roman (qui date, ma foi) une forte impression. Le style m'a totalement convaincu. Reste que, comme Passage à l'Est et toi, le "surprenant virage narratif" m'a bien ennuyée.

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    1. Un choix curieux, de la part de l'auteure, en effet... ça casse le rythme, le ton... mais je ne regrette pas ma lecture, les passages avec Vica sont excellents, et le fond de la partie centrale m'a tout de même intéressée, et m'a incitée à aller en lire plus sur internet à propos de la délicate position de la Roumanie lors de La Grande Guerre..

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  3. je ne connais pas du tout ce roman ni son auteure, j'ai très peu de connaissances en littérature roumaine hélas...

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    1. Il faut dire que l'on croise assez peu de titre roumains en librairie ou en médiathèque ! Je connais très peu cette littérature moi aussi, que j'ai commencé à découvrir cette année avec le titre de Florina Ilis, La croisade des enfants (très dense, mais très bon).

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  4. Là encore, côté littérature roumaine, je suis preneuse de recommandations, et ce roman-ci me semble valoir le détour.

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    1. Jérôme vient aussi de faire paraître un billet sur un titre roumain de la rentrée littéraire, qui a l'air exceptionnel, et que je suis empressée de noter : http://litterature-a-blog.blogspot.com/2019/10/solenoide-mircea-cartarescu.html

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  5. Très belle pioche, je note malgré tes quelques réserves (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Oui oui, c'est à lire tout de même. Et pour toi qui t'intéresse à la littérature de l'est, je recommande...

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  6. Ah, mince, ça commençait bien, jusqu'au virage narratif qui semble gênant quand même ... Par curiosité, alors, pour découvrir Vica !

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    1. On pourrait presque lire la première et la dernière partie sans que cela soit gênant pour la compréhension de l'ensemble.. ceci dit, je ne regrette pas ma lecture, pour Vica, oui, et cette ambiance particulière de matin froid dans Bucarest...

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