"Nous avons toujours vécu au château" - Shirley Jackson

"Je songeai à descendre jusqu’au ruisseau, mais je n’avais aucune raison de supposer que le ruisseau serait même là, puisque je ne m’y rendais jamais le mardi matin".

Ils ne sont plus que trois, depuis que six ans auparavant, les autres Blackwood ont succombé à l'arsenic ajouté au sucre saupoudrant les mûres de leur dîner. Oncle Julian, moins gourmand que son frère, sa belle-sœur, sa femme et son neveu, en a tout de même consommé suffisamment pour rester handicapé. L'esprit de ce vieillard à la santé fragile obsédé par la transcription des souvenirs qu'il a gardé de la soirée décisive fout le camp, comme en témoignent ses marmonnements égarés. Depuis la mort de la majeure partie de la maisonnée, ses deux nièces et lui vivent quasiment reclus dans la vaste et antique demeure familiale, entourée d'un domaine où prolifère une nature luxuriante. Le soir du drame, Mary-Katherine, la plus jeune -surnommée Merricat- était consignée dans sa chambre. Quant à Constance -Connie-, l'aînée des enfants Blackwood, elle n'aime pas le sucre, ce qui lui a valu d'être accusée de l'empoisonnement de ses parents, de ses oncle et tante et de son petit frère, avant d'être acquittée.

C'est la voix de Mary-Katherine qui nous introduit dans leur quotidien comme figé dans une intemporalité post-traumatique, rigoureusement organisé autour des repas que prépare Connie, des soins prodigués à Julian, et de la méticulosité apportée à l'entretien de leur vaste demeure. Deux fois par semaine, la jeune fille affronte l'hostilité des habitants du village voisin où elle se rend pour faire quelques courses et emprunter des livres à la bibliothèque. Les Blackwood étaient déjà haïs pour leur aristocratique mépris et leur condition "supérieure", mais depuis la tragédie, ses membres survivants sont considérés comme des monstres.

La narratrice instille au récit un ton singulier et fantasque, le ponctuant de l'évocation des rituels conjuratoires qu'elle met en oeuvre pour se protéger d'un monde extérieur qui la terrorise. Sempiternellement accompagnée de son chat Jonas, elle enterre divers objets dans le jardin, en cloue d'autres sur le tronc des arbres du domaine, s'interdit certaines tâches ménagères, s'imagine bientôt partir vivre sur la lune... La routine qu'elle décrit, les relations qu'elle entretient avec sa sœur et son oncle, semblent jouées, orchestrées par des gestes et des paroles répétitifs, manquant de naturel, comme guidés par l'absolue nécessité d'instaurer une normalité à laquelle se raccrocher, mimant le bonheur. Ainsi, les filles Blackood rabâchent à l'envi -et de manière suspecte- qu'elles s'aiment, et qu'elles sont heureuses. 

Mais depuis quelques jours, un sombre pressentissent s'est emparé de Mary-Katherine ; divers signes lui font soupçonner la survenance d'un changement prochain, qui va venir bousculer la quiétude de son univers... A travers le prisme de son regard acéré et véhément, dont les analyses sont sujettes à caution, les événements se parent d'une dimension inquiétante et presque surnaturelle. Il ne faut par conséquent pas compter sur Merricat pour nous livrer les secrets des Blackwood. 

Shirley Jackson nous livre là un récit très habile, lourd d'une sourde tension et d'un mystère lugubre, qui s'achemine vers l'acmé d'une violence qui laisse le lecteur abasourdi.

Je recommande chaudement !

Un autre titre pour découvrir Shirley Jackson : La loterie et autres contes noirs.

Commentaires

  1. Oui, oui, mais le côté thriller me fait un peu peur...

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    1. Ce n'est pas vraiment un thriller, plutôt un roman d'ambiance très réussi, même s'il y a une part de suspense ..

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  2. J'étais tombée sous le charme noir et gothique de ce texte. Le récit est effectivement très habile, et on ne sait jamais vraiment où l'on met les pieds ...

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    1. "Noir et gothique" oui, c'est très juste. Et l'auteur parvient à instaurer une sorte d'ambiance à la fois floue et lourde très particulière. J'avais d'ailleurs noté ce titre chez toi, il me semble, bien avant de lire La loterie.

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  3. j'ai adoré ! j'ai trouvé que le premier chapitre vaut à lui seul le détour, j'adore quand elle dit qu'ils sont détestés au village ...

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    1. C'est vrai que la voix de Merricat nous met de suite dans le bain, c'est-à-dire dans cette atmosphère à la fois incertaine et angoissante, on ne sait pas trop si elle est folle, ou un peu arriérée, et vu à travers ses yeux, l'hostilité des villageois fait froid dans le dos. Un belle réussite !

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  4. Je me souviens avoir déjà noté cette auteure chez toi. Ohlala je sens que je vais sauter le pas avec ce livre que tu rends si intriguant !

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    1. J'ai peut-être préféré celui-ci mais c'est difficile de comparer un roman et un recueil de nouvelles dont tous les textes ne sont pas appréciés avec la même intensité. Un auteur à découvrir en tous cas.

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  5. Tout ça m'a l'air bien sombre, mais bien tentant ;-)

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    1. Oh oui, laisse-toi tenter, c'est sombre mais c'est un régal !

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  6. Cela fait des lustres que je dois le lire. J'avais été glacée par "La Loterie", ça a l'air d'être dans la même veine.

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    1. Oh oui, si tu as aimé l'ambiance de La loterie, c'est sûr, il te plaira !

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  7. Je ne lis quasiment jamais de thriller, mais pourquoi pas... Et puis tu es assez convaincante avec ce texte. (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Et le qualifier de thriller est un peu réducteur, plutôt un roman à l'ambiance noire et gothique, comme le dit si justement Athalie. Et très bien écrit par ailleurs..

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  8. je ne connais pas donc je note pour tester :-)

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  9. Sapristi! En relisant ta réponse à mon commentaire sur "La loterie et autres contes noirs", je vois que tu proposais une LC pour son roman. J'aurai dit OUI avec plaisir. Trop tard!
    Bon, je vais le lire toute seule dans mon coin, alors. Parce que OUI, je compte bien le lire. Et mon édition vintage publiée chez 10/18, avec sa couverture en noir et blanc, dégage bien autre chose que la couv. de Rivages. Bizarre...

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    1. Et moi j'ai dû oublier ma proposition, sinon je t'aurais relancée avant de le lire... ! La couverture, c'est avec les deux jeunes filles en avant-plan dont l'une a un chat dans les bras (comme je suis curieuse, je l'ai cherchée.) ? En effet elle est différente, mais rend aussi une idée de l'ambiance, quoique je la trouve un peu trop explicite. Celle de Rivage est plus mystérieuse. En tous cas, je suis sûre qu'il te plaira !

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    2. Non, pas celle-là. Encore plus vieille, je crois. Il s'agit d'une dame en demi-corps, vêtue d'une robe, qui se tient le petit bourrelet! Je ne comprends pas cette couverture! Je préfères celle de Rivages, de fait, plus énigmatique!

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    3. "Le petit bourrelet..." ? En effet, je ne vois pas le sens de cette image !

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  10. Hou, il m'est très très attrayant, celui-ci… Je m'empresse de le noter!

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  11. Ah ben je l'avais déjà dans ma liste de repérages… ;-)

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  12. Une ambiance vraiment marquante. L'écriture de Shirley Jackson est vraiment précise et ses personnages presque à la limit du réel. J'ai aussi trouvé la scène de la foule très réussie, le lecteur est vraiment immergé avec les deux soeurs dans cette folie collective !

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    1. Oui cette scène est glaçante, je trouve, elle vient fracasser l'espèce de torpeur qui baignait le récit jusqu'alors..

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