"Moi qui n'ai pas connu les hommes" - Jacqueline Harpman

"Je n'ai rien compris au monde où je vis".

Elles étaient quarante, enfermées depuis si longtemps dans une cage souterraine qu'elles avaient oublié les événements à l'origine de cet enfermement. Parmi elles, "la petite", seule enfant présente, sans doute par erreur, qui grandit dans cet environnement, vierge de tout souvenir de quelque avant. Surveillées vingt-quatre heures sur vingt-quatre par des gardes qui n'avaient qu'à les menacer de leur fouet pour se faire obéir, elles n'avaient le droit ni de se toucher, ni de pleurer. Baignées dans une lumière artificielle permanente les privant de toute intimité, elles s'étaient organisées pour cohabiter dans cette vaste pièce où elles dormaient, mangeaient, se lavaient et soulageaient leurs besoins naturels aux yeux de toutes. Un jour, un incompréhensible et heureux concours de circonstances les libéra de leur geôle et de leurs gardiens. Elles découvrirent dehors une terre hostile, une plaine sèche et infinie, sans arbres et sans oiseaux. Elles ignoraient même si elles étaient toujours sur Terre. Elles entamèrent une longue marche, à la recherche de leurs semblables...

C'est "la petite", dorénavant seule, comme elle le précise dès l'entame du récit, qui relate ces événements a posteriori, avec le recul de plusieurs dizaines d'années d'une interminable errance. Son jeune âge lui a permis de survivre plus longtemps que ses consœurs. Dénuée de toute nostalgie pour un avant qu'elle n'a pas connu, habituée à limiter tout contact avec autrui, elle s'est par ailleurs mieux adaptée à cette existence vaine et solitaire. Bien qu'ayant été instruite du mode de vie, des désirs, des liens existant auparavant dans la société des hommes, elle ne s'est jamais vraiment sentie concernée par cette histoire qui n'était pas la sienne, peinant à comprendre les notions d'amour, de famille... Elle ne s'est pas sentie non plus de réelle appartenance à cette petite communauté de femmes, aspirant à vivre pour elle-même, et non comme le quarantième d'un ensemble, même si elle a toujours naturellement participer sans compter à l'organisation et aux tâches de la collectivité. "Rejeton stérile d'une race dont elle ne sait rien, pas même si elle a disparu", elle ne perpétuera pas l'espèce, ne dépend ni de la continuité ni d'une ascendance qu'elle a oubliée...

Court roman porté par le long monologue d'une narratrice dont on ne saura jamais si elle est la dernière représentante de l'espèce humaine, "Moi qui n'ai pas connu les hommes" pose bien plus de questions qu'il n'apporte de réponse, conformément à son propos qui suggère que ce qui caractérise l'être humain est son insatiable curiosité, son besoin d'aller toujours plus loin, à la recherche d'un sens  à son existence ou de nouveaux territoires, peu importe, la quête étant finalement plus importante que son aboutissement. 

La volonté inébranlable de son héroïne, et l'espèce de sérénité qui accompagne sa soif de découverte et de mobilité, éclaire le monde déshumanisé et désolé qu'elle parcourt sans relâche d'une lueur de liberté et d'espérance, et donne au texte une amplitude envoûtante.


Cette lecture me permet par ailleurs de participer pour le troisième (et la dernière) fois au Mois Belge, organisé par Anne :

Commentaires

  1. Je l'ai lu l'année dernière pour le mois belge, un grand souvenir. Aussi frappant que Le mur (que tu as lu j'espère) avec son côté 'pas de réponses aux questions' et 'l'être humain a des ressources!'

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    1. Mais oui, c'est d'ailleurs chez toi que je l'ai noté, j'ai ajouté un lien vers ton billet ! Et j'imagine que c'est du "Mur invisible" que tu parles ? Oui, je l'ai lu et vraiment aimé, plus que celui-là je crois..

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    2. Le mur invisible, d'accord. Ce confinement zéro bibli m'a empêchée de faire le plein de belge, hélas.

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    3. Je suis sûre que tu te rattraperas l'année prochaine, c'est personnellement la première fois que j'arrive à y participer. Chaque année, j'y pense quand il est terminé..
      J'ai pu voir chez Anne que cette littérature belge est très riche (et méconnue, je ne connais quasiment aucun des auteurs qu'elle a chroniqués), j'ai fait le plein d'idées pour l'an prochain !

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  2. J'avais une réécriture d'un classique de cet auteur ( ce que dominique n'a pas su) et il faudrait que je continue la découverte de cet auteur, vu les billets que je lis :-)

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    1. Ce titre est en tous cas très touchant et original, il faut juste accepter de n'avoir aucune réponse aux questions que l'on se pose sur son contexte !

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  3. Je l'avais noté au début de mon blog (en 2006 !) mais je ne l'ai jamais lu. J'allais dire que ça a l'air déprimant, mais je vois que tu parles d'espérance. Le lien que Keisha fait avec "Le Mur invisible" (que j'ai adoré) m'intrigue encore plus.

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    1. Je ne l'ai pas trouvé déprimant, non, même si le contexte est anxiogène. La personnalité de la narratrice est suffisamment combative pour donner au récit un souffle énergique, positif..

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  4. Je l'ai lu il y a très longtemps, mais je garde le souvenir d'un texte fort, qui m'avait impressionnée.

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    1. Cela ne me surprend pas, il a une ambiance très prégnante.

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  5. J'ai beaucoup lu Harpman ado, je la lis moins maintenant .... et pourtant comme elle écrivait bien ! Essaie "Le bonheur dans le crime", il est extraordinaire !

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    1. Je la découvre personnellement avec ce titre, mais c'est sûr que je ne m'arrêterai pas là, je note donc Le bonheur du crime en priorité !

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  6. Moi aussi je l'ai lu il y a longtemps. Quelle inventivité elle avait, Jacqueline Harpman...

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    1. Oui, et elle sait camper son étrange univers de façon à le rendre palpable..

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  7. J'ai un problème avec ce livre. Je pense l'avoir lu, mais je ne m'en souviens plus avec exactitude. J'ai l'excuse de plusieurs décennies de lecture derrière moi ... bref, une petite relecture pourrait peut-être m'éclairer.

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  8. Voilà un titre pour le moins intriguant. Puisqu'une comparaison est faite avec Le mur invisible dans lequel nous n'avions pas non plus les réponses aux questions que l'on pouvait se poser, je serais bien tentée par cette lecture. Et je connais tellement peu la littérature belge, que cela pourrait ouvrir mon horizon.

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    1. "Ouvrir l'horizon", c'est le cas de le dire (tu comprendras si tu le lis !..). A découvrir, oui, incontestablement.

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  9. assez tentant, je n'ai toujours rien lu de l'auteure et j'avais zappé le mois belge en plus!!!
    le confinement va-t-il me laisser quelques neurones en état de marche?

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    1. Si cela peut te rassurer, à part cette année, je zappe à chaque fois le mois belge, sans être pour autant confinée..

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  10. J'avais été très marquée par ce roman lu il y a des années, je crois que je l'avais même classé dans mes coups de coeur, mais j'avoue qu'aujourd'hui, je ne m'en souviens plus dans les détails (encore un...).

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    1. Je verrai ce qu'il m'en reste d'ici quelques années, mais j'ai le sentiment que certaines images resteront ancrées en moi (notamment ces grandes étendues de plaines désertiques, sans arbre, sans oiseaux..).

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  11. Ellettres me l'a offert il y a deux mois dans un colis de swap et j'avais initialement prévu de le lire pour le mois belge et puis voilà... Je me suis laissée embarquer dans d'autres lectures. Néanmoins, je suis sûre qu'il va me plaire et ce que tu en dis renforce cette certitude. Il me fait penser au Mur invisible de Marlen Haushofer que j'avais adoré.

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    1. Dans ce cas, je suis persuadée qu'il te plaira... j'en ai personnellement beaucoup aimé le ton, et cette ambiance incertaine, on ne sait si on est dans un monde post apocalyptique, sur une autre planète, à quelle époque..

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