"L'homme qui aimait les chiens" - Leonardo Padura

"Le socialisme a creusé sa propre tombe et je pressens qu’il va y pourrir pour longtemps".

Grande fresque au sein de laquelle fiction et réel s’entremêlent, "L’homme qui aimait les chiens" introduit, parallèlement au récit de deux véritables destins liés par l’Histoire, ceux de Trotski et de son assassin Ramon Mercader, un troisième héros, fictif celui-là, en la personne d’Iván Cárdenas Maturell.

Au début du roman, ce dernier vient de perdre sa compagne Ana. On est en 2004, sur une île de Cuba traumatisée par la faim, les coupures d’électricité, la dévaluation des salaires, la paralysie des transports. Brisé par cette disparition, Iván est aussi un homme désabusé. Écrivain prometteur lorsqu’il était étudiant, la censure d’une de ses œuvres, qualifiée de contre-révolutionnaire, l’a condamné à végéter professionnellement. Il a lui-même capitulé en cessant d’écrire. La mort d’Ana le décide à reprendre la plume, et surtout à entreprendre la relation d’une histoire -"de haine, de tromperie et de mort"-  qu’il avait tue, jusque-là, par peur. Elle résulte de sa rencontre, en 1977, avec un homme promenant régulièrement ses deux barzoïs sur la plage où lui-même avait coutume de venir marcher. Il reconstitue, à presque trois décennies de distance, les souvenirs des confidences que lui fit Lopez -ainsi que s’était présenté l’homme aux chiens- au fil de leurs conversations, tournant autour d’un sujet alors éminemment tabou et dangereux sur l’île : Trotski.

Comme pour illustrer, compléter, et surtout donner corps au témoignage d’Iván, le roman l’entrecoupe pour nous plonger, en alternance, aux côtés tantôt de Lev Davidovitch Bronstein, plus connu sous le patronyme de Leon Trotski, tantôt de Ramón Mercader.

Nous suivons le premier alors que, expulsé du Parti puis de son pays, il est condamné à l’exil, d’abord à Alma-Ata, aux confins de la Russie asiatique (à la fin des années 20), puis en Turquie, en France, en Norvège, et enfin au Mexique où viendra en 1940 le chercher la mort en la personne du second. C’est une vie de de paria, contraint de se comporter de sorte à ne pas gêner les hôtes qui l’accueillent, de se méfier de tout le monde, mais aussi une vie de passion et d’acharnement à continuer, à distance, le combat, malgré la frustration de ne pouvoir être au cœur des événements. Sa capacité d’action se réduit à l’écriture et la diffusion d’articles ou à organiser ses sympathisants dispersés, que son fils Lieva, notamment, basé à Paris, tente de fédérer et de mobiliser. Mais ses efforts, ceux d’un David contre un Goliath qui ne peut sortir que vainqueur, sont voués à l’échec. Trotski n’a plus de pouvoir, plus de parti, de moins en moins de fidèles. Et il fait l’objet par le pouvoir soviétique d’une campagne de dénigrement qui prend une ampleur démesurée et internationale. Instrumentalisée par celui qu'il surnomme "Le Montagnard", et dont il avait sous-estimé l’intelligence et l’habileté manipulatrice, son existence devient le prétexte qui justifie toutes les répressions. Présenté comme l’ennemi du peuple, il assiste, impuissant, aux purges, à la montée au pouvoir du nationalisme allemand, à l’effroyable pacte entre Hitler et Staline. S’ajoute l’angoisse qu’il éprouve pour les membres de sa famille -dont ses enfants- restés en Europe, voire en URSS, et qu’il sait en danger… et c’est en effet une véritable hécatombe, entre les internements, les suicides, les morts suspectes, les disparitions… Lui qui s’est battu pour un monde meilleur, n’a semé autour de lui que la douleur, la mort, l’humiliation. Lui-même se sait condamné, vit dans l’attente de la mort infâme qui surviendra quand il cessera d’être utile au Kremlin. 

Et s’ajoute aussi le poids de la désillusion et d’une certaine amertume, face au constat que le pays où est née la Révolution est devenu un territoire dominé par la peur, perverti par la forme réactionnaire et dictatoriale du modèle socialiste qu’a imposé Staline. Quel ironique paradoxe, que de réaliser qu’une une fois concrétisé le rêve socialiste, il est nécessaire d’appeler le prolétariat à se rebeller contre son propre état… Il analyse, enfin, ses propres manquements, conscient de la violence parfois tyrannique dont il a preuve, sait qu’il ne pourra jamais se pardonner d’avoir employé certaines méthodes coercitives à la reconstruction de l’après-guerre. 

C’est un homme rongé par l’épuisement, de plus en plus seul, si ce n’est sa fidèle et endurante épouse Natalia. Un homme entouré de fantômes, ceux de sa famille, de ses camarades, de ceux qui l’ont renié, se sont éloignés de ses idées, auxquelles lui reste férocement et jusqu’au bout attaché, ne vivant jusqu’à son dernier jour que dans le seul but de restaurer la révolution telle qu’elle fut déterminée à son origine. Et jusqu’au bout, malgré cet épuisement, l’image qu’on en garde est celle d’un individu charismatique, exigeant à l’extrême, intransigeant, aspirant tous ses proches dans le tourbillon de son dévouement à une cause, celle du prolétariat, de la révolution ouvrière. Un individu capable de paralyser ceux qui l’approchent, sa façon de vivre et de penser -cette existence exclusivement vouée à l’opposition vis-à-vis de la totalité des pouvoirs du monde : fascisme, capitalisme, stalinisme, religions…- provoquant chez ceux eux une tension morale presque insupportable.

Paradoxalement, ce combat est similaire à celui de son assassin, Ramón Mercader, qui rêve et lutte pour un monde sans exploiteurs ni exploités, sans haine et sans peur. Issu d’un milieu bourgeois, il vient à la cause prolétarienne influencé par sa mère Caridad. Celle-ci, après avoir fréquenté par haine de son mari les milieux populaires les moins reluisants de Barcelone, se convertit à l’anarchie, puis emmène ses enfants vivre avec elle en France. Au moment de la guerre civile espagnole, Ramón combat avec les Républicains, soutenus par l’URSS alors en lutte contre les nationalistes, mais aussi contre les factions internes qui menacent son hégémonie : anarchistes, trotskistes… C’est ainsi que s’éveille son inébranlable haine pour ces derniers, ennemis les plus ambigus des communistes, Trotski représentant quant à lui le plus sournois et le plus malfaisant des adversaires. 

Alors qu’en Espagne, la guerre a tourné au profit des franquistes, sa mère met Ramón en relation avec un homme énigmatique qui le recrute pour une mission ultra-secrète et de la plus haute importance, en vue de laquelle il est entraîné psychologiquement et physiquement dans un camp russe, où il apprend aussi l’art de la transformation. Car à partir de là, fini Ramón Mercader. Le barcelonais va vivre plusieurs vies, sous d’autres noms, dans d’autres peaux, avec comme but ultime d’approcher son ennemi suprême, carte clandestine et ultime dans le jeu de ses commanditaires dont l’objectif est l’élimination du traître Trostski. L’homme de terrain adopte une autre forme de combat, fait de dissimulations, de simulations, nécessitant patience et sang-froid. 

"L’homme qui aimait les chiens" est un roman dense et addictif, haletant malgré l’issue que l’on sait inéluctable. C’est aussi un roman poignant, hanté de bout en bout par l’échec, à une époque où le doute était interdit, d’une des plus grandes utopies que l’homme tenta de concrétiser, l’amère désillusion face à un système né pour l’égalité et la dignité de tous, et qui se retourna contre ceux pour lesquels il avait été érigé. Les héros qu’il met en scène en deviennent des symboles -sans pour autant que leur complexité et leur dimension palpable en soient égratignées- du revers des luttes idéologiques : la violence, les sacrifices jugés inhérents au combat pour un monde meilleur, l’aveuglement face l’irréalisme d’un rêve perverti par ses propres instigateurs… le "rêve strictement théorique et si attirant de l’égalité possible, (…)  remplacé par le grand cauchemar autoritaire de l’histoire lorsqu’il s’appliqua à la réalité".

Comme si l’idéal était trop grand pour les hommes, et qu’il les amputait de tout discernement.

Un très grand roman.

J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Maryline : son avis est ICI.

Un autre titre pour découvrir Leonardo Padura : "Le palmier et l'étoile".

Commentaires

  1. J'ai très envie de lire Padura, mais peut-être pas avec ce titre là. Je note plutôt le deuxième.

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    1. J'avais beaucoup aimé aussi, mais je l'avais trouvé plus lent... et je n'en ai lu que 2, mais il a une bibliographie très riche, dans laquelle tu devrais trouver ton bonheur !

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  2. Un roman magistral, où l'on peut voir tout le talent de Leonardo Padura, auteur de romans policiers autant que de romans historiques qui, en jouant sur le rythme, arrive à créer un suspense là où tout le monde connait le final, à savoir l'assassinat de Troski. On en a souvent causé en rencontres avec lui, c'est assez époustouflant.

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    1. Oui, époustouflant, c'est vrai. Il m'a aussi bluffée par sa maîtrise narrative, en mêlant avec naturel l'intime et l'historique, en nous lançant sur des pistes de réflexion sans jamais paraître didactique. Il ne me reste plus qu'à le découvrir en auteur de polars, j'ai deux de ses titres "Condé" sur mes étagères (Les brumes du passé et La transparence du temps).

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  3. Oh oui, une grande et belle lecture! (fan de Padura)

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  4. J'aime beaucoup cet écrivain mais ton compte-rendu de ce livre que je n'ai pas lu, paraît indiquer un bouquin beaucoup plus sombre que ceux que je connais et que j'ai chroniqués sur mon blog ? Pour tout dire, je ne reconnais pas "mon" Padura !

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    1. Oui, il est assez désespérant, mais c'était difficile de faire autrement compte tenu du sujet. De toute façon, suite à tes propositions de LC, nous aurons l'occasion, après Burnside, de retrouver Padura ensemble, et vu ton commentaire, je suis curieuse de découvrir son autre "facette" !

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  5. Pour moi, le meilleur auteur cubain contemporain (mais il n'y en a pas tant que ça traduits en français) et ce livre change de ses policiers qui sont très bien aussi.

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    1. Je crois qu'à part Padura, je ne connais aucun auteur cubain.. mais cubain ou non, rien que ce titre en fait un grand auteur contemporain tout court !

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  6. Ouaou, je ne peux que noter. Plus je lis la littérature latino-américaine, plus je me rends compte qu'elle est d'une incroyable richesse, finalement bien plus intéressante (à mon sens) que la Nord américaine. Et pourtant c'est cette dernière que je connais beaucoup plus. (Goran : http://deslivresetdesfilms.com). Bravo pour ton article !

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    1. J'aime beaucoup moi aussi les auteurs sud-américains, bien que je n'en connaisse pas tant que ça, mais rien que Bolano, Donoso, Banez, Amado.... il y a de quoi faire. Qui sait, peut-être aurons-nous un jour un Mois de l'Amérique du sud !?

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    2. Je compte sur toi :-) (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    3. Ce serait en effet une bonne idée, mais l'année est déjà tellement remplie... à voir... je me donne jusqu'à la fin de l'année pour réfléchir !

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  7. Ton avis recoupe tout à fait ce que j'ai déjà lu sur ce livre, mais hélas il se couvre de poussière sur mon étagère car c'est le personnage de Trotski qui vraiment ne me tente pas alors je suis coincée

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    1. Je n'étais pas non plus spécialement attirée par le personnage mais cela n'a pas vraiment d'importance. En revanche, je m'intéresse beaucoup à l'histoire des idéologies du XXe siècle.

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  8. Excellent roman historique, un modèle du genre selon moi.

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    1. Je lis peu de romans historiques, mais c'est vrai que celui-là m'a bluffée, parce que tout y est : l'Histoire, le romanesque, l'intime, la réflexion...

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  9. Me voici enfin ! Une formidable lecture, je suis heureuse de la partager avec toi. Quel souffle, quelle profondeur, et quelle résonance aussi sur l'intime. J'ai vraiment été impressionnée par cette façon de raconter Cuba en parallèle, en miroir, et la réflexion sur l'écriture. Nous avons la même conclusion, tout est dit :)

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    1. Très heureuse aussi, une belle réussite que cette LC. J'ai vu en lisant ton billet que tu avais également lu Hérétiques. Je le lirai sans doute.. en fait, là tout de suite, j'aurais envie de lire tout Padura !

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    2. Tout pareil ! J'apprécie particulièrement cet auteur ( moi qui m'intéresse et aime la littérature sud-américaine. Il fut un temps où j'organisais des semaines thématiques autour de cette littérature ). Je lis dans les commentaires que tu as déjà La transparence du temps. Je n'en ai pas encore l'exemplaire mais ce sera mon prochain, c'est certain. Alors, une LC avec grand plaisir !

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    3. Tu as lu le commentaire de Goran, qui incite à lancer une thématique autour de cette littérature ? Pourquoi pas ? Un mois Amérique du sud, ce pourrait être sympa ...
      Et pour la LC, je suis partante, mais à voir pour la date. Le bouquineur m'a aussi proposé une LC de ce titre mais novembre est déjà bien complet en ce qui me concerne.. pour décembre peut-être ?

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    4. Ce serait même très sympa ! Pour la LC, ne m'attendez pas si c'est decembre, je reprends ( avec les piles que tu peux imaginer ) alors ce sera l'année prochaine pour moi.

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    5. Pour l'instant, on n'a rien fixé, je te tiendrai informée !

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  10. C’est toujours un plaisir de lire Padura.J’aime beaucoup le personnage de Mario Conde,cet humour caribeen,ses amours contrariés,et tout cet univers de la Havane, les recettes de cuisines.
    Le dernier lu est Adiós Hemingway et comme je suis bilingue en Vo c’est plus truculent.

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    1. Ah, quelle chance de pouvoir lire en VO, je n'ai pas un niveau d'espagnol suffisant, je ne me débrouille qu'à l'oral... et il ne me reste plus qu'à découvrir ce fameux Conde, ce qui ne saurait tarder..

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    2. C’est déjà beaucoup si tu te debrouilles à l’oral. Oui moi je trouve que Mario Conde est un personnage très attachant. C’est un peu disons l’Alter ego de Padura.
      Sinon il y a de bonnes interviews de Padura sur le site Havana Cultura / Club cliquer sur littérature.

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  11. Et bien j'ai beaucoup vu ce livre sur les blogs, mais là j'avoue que tu me donnes très envie de le découvrir. Je n'ia jamais lu cet auteur. Et la "sombritude", j'aime ça.

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  12. Jamais lu Padura mais très envie de lui faire une place... un jour ! Peut-être avec un polar d'abord, comme le conseille Marilyne.

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  13. ce roman dort encore dans ma PAL et là je n'ai pas d'excuses car je l'ai acheté "en urgence" pratiquement lors de sa sortie, il me semblait indispensable de le lire rapidement et... peut-être que le nombre de pages m'effraie un peu ... idem pour "Hérétiques" d'ailleurs :-)
    ça devient grave :-)

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    1. Je comprends, son épaisseur peut rebuter, et c'est d'ailleurs grâce à la LC que j'ai pu me motiver pour le sortir de mes étagères, où il stagnait depuis longtemps aussi...

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  14. C'est un grand livre! J'ai Hérétiques dans la liseuse. Si le couvre-feu nous empêche de sortir je vais peut être enfin avoir le temps de le lire

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    1. Ah oui, tu es dans une des zones concernées, mince.. bon tu as raison de le prendre avec philosophie, et d'en tirer avantage ! Je pense que le lirai aussi Hérétiques, une fois que j'aurais lu les 2 titres déjà sur ma PAL..

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  15. Je n'ai lu que Le palmier et l'étoile de cet auteur, j'en garde un très bon souvenir. Il faudrait que je revienne à lui. Pourquoi pas avec ce roman-ci ? Il me tente davantage que ses polars en tout cas.

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    1. J'ai beaucoup aimé aussi Le palmier et l'étoile, mais celui-ci est bien plus passionnant !

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  16. Excellent ouvrage. Les brumes du passé, très bien aussi.

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  17. Bojour Ingannmic, un TRES grand roman lu il y a presque 10 ans http://dasola.canalblog.com/archives/2011/03/10/20582558.html Je recommande tous les romans de Padura dont Les brumes du passé qui est celui qui m'a fait découvrir Leonardo Padura. Bon dimanche.

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    1. Bonjour Dasola,
      Je me réjouis de lire (sans doute bientôt) Les brumes du passé !
      A bientôt,

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