"Les contes de ma tante Panchita" - Carmen Lira

En prévision du mois latino, et toujours à l’affut de contrées littéraires méconnues, j’avais commandé quatre titres venus de pays jusqu’alors vierges de toute lecture, parmi lesquels le Costa Rica.

Mon choix s’est fait un peu au hasard, et s’est orienté prioritairement vers des autrices, face au constat que je n’avais jusqu’à présent lu, à deux exceptions près, que des titres écrits par des hommes de cette partie du monde.

Et j’ai été un peu désarçonnée en découvrant que le titre costaricain était un recueil de contes pour enfants (en même temps, son titre l’indiquait bien un peu). Mais après tout pourquoi pas, je me suis dit qu’il serait intéressant de voir de quelles histoires on abreuvait les petits costaricains au début du XXème siècle (le recueil a été écrit en 1920). C’est là qu’est venue la déception, en constatant que la plupart de ces contes, loin d’être dépaysants -sans même parler d’exotisme-, ressemblaient fortement à ceux de ma propre enfance. La très jolie préface de l’auteure elle-même m’avait pourtant mise dans de bonnes conditions, évoquant le souvenir attendri de cette tante Panchita à qui ses frères et sœurs reprochaient de farcir la tête des ses neveux et nièces d’effrayantes fariboles, mais qui, "ne connaissant rien de la Logique et de l’Ethique, (…) avait le don de faire rire et rêver les enfants". 

Nous avons donc dans ce recueil notre lot de rois et de reines, de princes constituant souvent une fratrie de trois devant subir des épreuves dont le benjamin, plus humble et plus généreux, sort toujours vainqueur, tantôt épousant une guenon qui se révèle être une princesse ensorcelée, tantôt permettant à son père aveugle de recouvrer la vue en capturant un oiseau enchanté. 

On y retrouve aussi de pauvres mais courageux jeunes hommes conquérant par leur vaillance le cœur d’une princesse, des orphelins que l’odeur d’alléchants beignets fait tomber entre les griffes d’une méchante sorcière qui les engrosse pour les manger, une jolie jeune fille maltraitée par sa belle-mère et la fille de cette dernière, des Vierges faisant office de bonnes fées, des objets aux pouvoirs magiques… 

Un texte nous fait tout de même parfois la surprise d’une chute plus inattendue, car plus violente ou moins morale. Ainsi celui mettant en scène le vieil Uvieta, le paysan qui défie Dieu en coinçant la mort dans son arbre, ou ce conte évoquant la frayeur du Diable face à sa belle-mère.

Et Jeannot lapin, présent à trois reprises, montre l’ampleur de sa cruauté maligne, en trompant de nombreux animaux dont il provoque la mort, pour faire marcher ses affaires, ou obtenir d’être plus grand, ce qu’il gagnera en se faisant allonger les oreilles par le Tout-Puissant lui-même.

Bref, des contes aux accents finalement bien familiers. Mais cette lecture m’a donnée envie de m’intéresser de plus près à Carmen Lira (ou Lyra, selon les sources), et j’ai bien fait... car son nom est intimement lié à l’Histoire du Costa Rica, dont elle représente une des grandes figures féminines, et pas que pour son œuvre écrite…

Carmen Lyra est en réalité le pseudonyme de María Isabel Carvajal Quesada, née à San José (capitale du Costa Rica) en 1887 ou 88. Professeure des écoles, elle a voyagé en Europe pour étudier les méthodes de Maria Montessori et fondé une école. Mais elle est surtout célèbre pour son engagement politique. Militant pour l’égalité des sexes, le vote des femmes, elle est très impliquée dans les luttes ouvrières et estudiantines qui secouent le Costa Rica lors d’un coup d’état qui, en 1917, instaure une dictature appuyée notamment par la United Fruit Company, compagnie bananière implantée dans le pays au début des années 1870, et qui y jouera, comme dans les autres pays d'Amérique centrale, un rôle politique déterminant. Carmen Lira est l’un des premiers auteurs à critiquer cette domination. Active au sein du parti communiste mexicain, elle participe en 1932 à la création du Parti dans son propre pays. Et c’est en tant que communiste qu’elle le quittera seize ans plus tard, à l’occasion de la chasse aux rouges qu’orchestre le gouvernement de José Figueres Ferrer, qui sera paradoxalement le président qui accordera le droit de vote aux femmes et lancera un grand programme de réformes sociales et de nationalisations. Agée de soixante ans, elle est alors accusée d'être "l'auteur intellectuel de crimes de guerre" avec d'autres membres de son parti et s'exile au Mexique, où elle décède un an plus tard.

Elle sera réhabilitée 1976, l'Assemblée législative costaricaine la nommant alors "bienfaitrice de la patrie".

Un court complément pour ceux qui comprennent l’espagnol :


Commentaires

  1. Tu vois, au hasard au départ, et puis tu découvres vraiment!

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    1. Mais oui, pas de regret du coup, et l'envie de me pencher sur le destin de cette femme dont la trombine me plaît bien !

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  2. comme le dit si bien Keisha !

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    1. Comme quoi, il ne faut pas être obtus(e), et savoir tirer parti de ce que peuvent parfois nous apporter même les déceptions !

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  3. Comme le dis si bien Electra et Keisha!

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  4. Ça m'aurait bien plu à moi ces contes. J'adore les contes, encore aujourd'hui, de tout pays, et même révisités ou réadaptés ! Et leur universalité ne m'étonne pas trop. On retrouve souvent ces grands thèmes et personnages d'un pays à l'autre.

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    1. J'aime bien aussi, mais je crois que je m'attendais à quelque chose d'inédit, et là, à part 2 ou 3 textes, j'ai eu l'impression de relire mon Perrault !

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  5. Une jolie découverte finalement, meme si ce n'est "que" une découverte d'autrice. Heureusement que tu as joué les prolongations!

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    1. Oh oui, sans ça je n'y serai jamais arrivée !! Je viens de mettre le point final mon dernier article qui paraîtra demain. Je vais pouvoir me consacrer à la littérature de l'est, maintenant !

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