"Aucun souvenir assez solide" - Alain Damasio

"Nous proposons une autre mondialisation en mouvement. Plutôt que l'échange, elle aime le partage ; plutôt qu'hacheter et revendre, elle reçoit et elle donne ; plutôt que de comm'uniquer et d'informer de haut en bas, d'un point à une masse, elle é-coûte et elle parle. C'est une mondialisation de proche en proche. Alors elle n'a pour elle rien de bien spéctaculinaire, rien qu'on puisse médiattiser en tous foyers. Elle balbutie et elle chuchote, du mur en mur, de mer en mer, en kayak, en pirogue, et en barque. Elle est souvent inaudible, à force d'épars-pillements, de polyphonies, de libertés assumées des écumes. Votre cri monocrade – profit ! - passe mieux mais lassera vite. C'est que vous n'avez réussi qu'à universaliser l'identique quand nous identifions le Divers. Vous faites de la pôlitique, soit. Mais nous, nous sommes des polyticiens."

Suite à ma lecture de "La Horde du Contrevent" et des "Furtifs", je me suis intéressée de plus près à leur auteur, connu pour ses prises de position notamment en faveur des gilets jaunes ou des zadistes de notre Dame-des-Landes, et j’ai découvert un homme passionnant, au regard éclairé, dont les analyses clairvoyantes et accessibles ne sont jamais démoralisantes, car toujours porteuses de l’espoir en la capacité à résister des individus. Ses réflexions notamment ciblent et décortiquent les effets de l’orientation technophile prise par nos sociétés. Insistant sur le fait qu’il n’est pas technophobe (il ne possède pas de téléphone portable, mais est concepteur de scénarios de jeux vidéos) il déplore le développement de technologies aliénantes pour l’homme aux dépens d’un progrès technique émancipant lui permettant de déployer sa puissance sans se laisser dépasser, piéger par la machine. Il prône la conciliation des bienfaits du progrès et la préservation de ce qui fait la richesse du vivant.

Son œuvre est fortement empreinte de ces réflexions, et c’est aussi le cas de la plupart des nouvelles de ce recueil.

Extrapolant les dérives du libéralisme et notre soumission croissante à la technologie, il imagine un futur marqué par l’uniformisation, l’ultra-contrôle et la déshumanisation des échanges. Dans les sociétés qui servent de cadre à certaines de ses histoires, tout se vend, tout service humain a son prix ; même l’amour, le temps et la santé s'y monnaient. On y assure la vie, les organes ou la beauté. La nature (du moins ce qu’il en reste) y est privatisée.

Les villes, fondées sur le limon d’industries et de pollution fertile ou littéralement nourries de marées d’asphalte, sont des espaces difficilement définissables, car comme dotées de leur propre capacité d’expansion constante. Un pouvoir omnipotent et indiscernable, comme une entité déshumanisée, y impose une territorialité inique, l’accès aux rues et aux quartier étant déterminé par le pouvoir d'achat, et y exerce un contrôle permanent, à l’aide par exemple de bagues d’identification ("Le bruit des bagues") qui permettent de connaître les besoins, les habitudes, les opinions... de chacun.

Les citoyens ne sont pas décrits comme des victimes de ce système dont ils sont partie prenante, mais renvoyés à leur propre responsabilité quant à l’instauration de cette dictature du traçage et de la technologie, recherchée en tant que substitution à leurs corps limités, comme manière d’externaliser leurs pulsions dans les machines, d’être omnipotent face à un réel auquel ils craignent de confronter. Elle est un moyen d’obtenir ce que l’on désire sans délai, de se réinventer par le virtuel, d’assouvir les fantasmes qu’ont fait naître une société d’apparence et de performance, où la vieillesse, la laideur, la pudeur sont devenues taboues, où l’on croit se réaliser dans une popularité factice, comme pour paradoxalement contrebalancer l’anonymat que procure le réseau. On se berce ainsi de l’illusion d’interactions dont les écrans qui en sont les vecteurs permettent de répondre au besoin permanent d’être connecté, relié, tout en se protégeant de la rue et de ses dangers, tout en se préservant de la présence des corps. Il pousse cette idée à l’extrême dans "C@ptch@", où les enfants d’une Ville, séparés à la naissance de leurs parents, se font dématérialiser dès qu’ils tentent de fuir la décharge dans laquelle ils sont regroupés, se nourrissant de touches de claviers ou de composants informatiques. Pour ceux qui tentent l’évasion, le rêve est d'être transformé en forum hyperfréquenté, de cristalliser les likes et l’attention. Mais la plupart finissent en simples gifs ou pixels…

Car tel est l’effet pervers du réseau : dans un espace où tout le monde croit devoir s’exprimer, la communication perd de sa valeur et l’important devient inaudible. La nouvelle "So Phare away" l'ilustre bien : dans une ville peuplée de phares et de tours, coupée par une route où le flux ininterrompu de véhicules interdit tout déplacement piéton, les échanges sont réduits à des jeux de lumières que leur quantité et leur fréquence rendent insignifiants. Communiquer est devenu une forme plus qu’un contenu, le but étant d’émettre ce qui peut être compris par tous et facilement relayé.

C’est de même une attitude consentante qu’adopte l’individu face au contrôle dont il est l’objet, car il est un garant de son propre besoin de tout maîtriser, d’annihiler le risque et l’imprévu. Mais ce n’est pas pour autant que le danger disparait, ainsi que le démontre la nouvelle "Annah à travers la harpe", où la multiplicité des dispositifs mis en place pour sécuriser le moindre geste, le moindre parcours de l’enfant, n’empêche pas la mort de celui-ci, et aura par ailleurs privé de sa spontanéité sa relation à ses parents.

Une idée d’un futur possible bien démoralisante donc, que compense l’importance qu’Alain Damasio donne, dans la plupart de ses textes, aux poches de résistance qui contrent les manifestations mortifères de ce "techno-cocon" (le terme est de l’auteur) qui altère l’intégrité et la complexité humaine. Ainsi Spassky, le jovial troubadour des "Hauts® Parleurs®", qui depuis qu’il a vu disparaître son animal de compagnie (le dernier non cloné de l’espèce), se révolte en poétisant autour du mot chat, à partir duquel il crée des néologismes qu’il déclame en joutes verbales, défiant ainsi les multinationales ayant privatisé le langage. Ainsi Farrago dans "So Phare Away", qui affronte une mortelle marée d’asphalte pour aller retrouver la femme qu’il aime. C’est aussi par amour que le narrateur du "Bruit des bagues" décide de rompre avec le confort d’une existence sécurisée en changeant d’identité, seul moyen d’échapper à l’emprise du contrôle. Car comme l'auteur le développe dans "Les furtifs", c’est dans les angles morts du traçage et dans la "beauté absolue de qui ne peut se répéter, de qui passe", en refusant de se cantonner à ces espaces que la surveillance a dénué de vie, que se trouve le salut. Dans "Le bruit des bagues", toujours, des individus se constituent en "îles" pour "ouvrir des brèches, faire des trous et les élargir pour y passer de l’air, de la gratuité, retrouver un côté direct, une sensualité sociale". 

Car l’auteur est particulièrement attaché à la force du vivant, à sa capacité intrinsèque à ébranler ce qui est figé, à déjouer les tentatives d’aliénation, à dépasser sa tendance à l’égocentrisme et au panurgisme en se réinventant dans un rapport frontal, sensoriel, au monde et aux êtres qui l’entourent. Il lui rend d'ailleurs un bel hommage dans "Une stupéfiante salve d'escarbilles de houille écarlate", texte où une course doit départager divers états du vivant -entre autres un cycliste volant, un cheval ailé, un papillon, une feuille de sycomore, la pluie, la foudre…-  dans leur aptitude à incarner le "mu", cette force vitale qui prend chair dans n’importe quel organisme.

Certaines nouvelles du recueil délaissent plus ou moins les thématiques évoquées ci-dessus pour s’aventurer dans des univers plus oniriques, telles "El Levir et le Livre", sorte de conte philosophique sur la quête du Livre ultime par un mystérieux scribe, ou "Les Hybres", qui met en scène un homme se faisant passer pour un artiste en figeant de monstrueuses créatures qu’il capture dans une usine désaffectée.

Dans "Sam va mieux", enfin, un homme sans doute tombé dans la folie arpente en compagnie de son fils un Paris vidé de ses habitants, en quête de survivants.

"Aucun souvenir assez solide" est donc un recueil au final plutôt disparate, dont certains textes m’ont moins convaincue que d’autres, car traités de manière trop expéditive ou affichant des allégories trop évidentes. Je garderai néanmoins de l’ensemble un souvenir très positif, parce que j’apprécie la capacité de l’auteur à partager ses engagements sans se montrer didactique mais aussi -et c’est sans doute le plus important- pour la langue qu'il met au service de son propos, une langue qu’il déconstruit et réinvente pour s’approprier les mots et les rendre plus éloquents, mêlant lexique technique et poésie, modernité et élégance, usant de néologismes et de calembours, adaptant son style à chaque texte. Bref, une écriture à l’image de ce qu’il défend avec tant de conviction : vive, souple, singulière et riche de sens.


J'ai eu le grand plaisir de faire cette lecture en commun avec Athalie : son avis est ICI.

Et c'est ma dernière participation à l'édition 2021 du Mois de la Nouvelle organisé par Marie-Claude et Electra.

Commentaires

  1. Les nouvelles les plus oniriques sont celles que j'ai le moins appréciées, un peu trop hors de propos, car comme toi, j'ai trouvé le recueil un peu disparate ( avec un gros coup de coeur pour So far away) mais l'écriture m'a conquise, pleine de trouvailles, et un dynamisme qui dynamite la stylistique, tant en restant fluide ! Et comme toi, j'ai apprécié les thématiques et le questionnement sur notre modernité que tu présentes très clairement dans ta note.

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    1. Je suis d'accord sur les nouvelles "plus oniriques" qui cassent la cohésion de l'ensemble, et dont le sens m'a parfois complètement échappé. Parmi mes textes préférés, So phare away également, mais aussi Les Hauts-Parleurs, C@ptch@, Annah à travers la harpe oui, parce que c'est très beau, et j'ai bien aimé la course sur le "mu"..
      Et qu'est-ce j'aime son écriture moi aussi, c'est un régla de chaque instant, vivement le prochain (qui sera en ce qui me concerne "La zone du dehors") !

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  2. Je vois que ce recueil t’a bien plu. Je suis peu convaincue par l’aspect militant et démonstratif de ce genre de textes.

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    1. Au-delà du message, qui marque en effet fortement ses textes, il y a le style, qui est délicieux et intelligent, comme l'écrit Athalie. Tu pourrais tenter La Horde du Contrevent = son style y est merveilleux, et on est plus dans de la fantasy que dans de la SF, sans message politique.

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  3. Plein d'idées lecture pour... 2022! Une LC, aleslire en parle aujourd'hui?

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    1. C'était celle-là la LC ! Et oui, j'ai moi aussi noté plein de titres pour l'an prochain.

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  4. Damasio, je n'ose m'y replonger après mon début de lecture des Furtifs. j'ai eu le sentiment d'être stupide, je n'ai rien compris...

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    1. J'ai dû persévérer un peu, pour Les Furtifs, il y a un temps d'adaptation au style, très particulier. Sans l'enchantement de La Horde, je n'aurais peut-être pas insisté non plus...

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  5. Je n'ai pas encore lu cet auteur et comme je le disais chez Athalie, j'ignorais qu'il avait écrit des nouvelles. Je l'ai entendu plusieurs fois en interview et il est passionnant sur tous les sujets.

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    1. Ces nouvelles sont une bonne introduction à son œuvre, elles donnent une idée de son style, et de ses thématiques de prédilection.
      Et j'aime beaucoup l'écouter moi aussi en interview..

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  6. C'est un auteur qui ne me tente pas du tout. Mais j'ai lu vos avis. Je vais peut être changer d'avis :-)

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    1. Essaie d'abord avec les nouvelles, cela te permettra de savoir si tu adhères à son style et à son univers, sans t'engager dans un gros pavé..

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  7. Mon mari m’a offert «  led furtifs ... » 900 pages quand même ...

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    1. Oui, il est gros, et assez exigeant, mais j'ai adoré !!

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  8. On reconnaît bien la patte Damasio dans ton extrait.:) J'avais adoré La horde du contrevent mais Les furtifs ne m'a pas autant séduite, du coup je ne suis plus très tentée par ses autres oeuvres...

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    1. La Horde est à mon avis à part dans son œuvre, car Damasio n'y aborde pas ses sujets récurrents, c'est plus un récit de "fantasy" finalement, pour moi, qu'un roman SF engagé comme l'est "Les Furtifs".

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  9. Je ne suis pas lectrice de SF mais j'ai entendu Alain Damasio il y a deux trois semaines dans 28 minutes le samedi sur Arte, c'était intéressant et sympa.

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    1. Oui, il passionne et suscite en même temps beaucoup de sympathie (et oui, je suis complètement séduite !)... et j'aime bien la SF quand ce n'est pas trop "scientifique"..

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  10. Je serais plus tentée par Scarlett et Novak, son dernier roman que j’ai vu présenté dans une émission, sur notre vie hyperconnectée et les inconvénients.
    Sinon je n’ai jamais lu Alain Damasio ,je ne connais que de nom.

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    1. Oui, j'ai vu ce titre, je crois que c'est ce qu'on appelle une "novella", non (une longue nouvelle, ... ou un court roman !).. de toute façon, j'ai bien l'intention de lire tout Damasio, donc j'y viendrai aussi !
      Et si tu en as l'occasion, n'hésite pas à l'écouter (sur You tube, on trouve plusieurs de ses interventions).

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  11. merci pour ta participation ! moi et la SF ça fait deux hélas !

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    1. Merci à toi et au Caribou, 2021 a encore été un excellent cru en ce qui me concerne !

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  12. Je te l'annonce en quasi primeur (billet bilan sur mon blogue): tu es la grande gagnante du plus grand nombre de recueils lus. Soit tu manges des nouvelles, soit tu est très compétitive... quoiqu'il en soit, tu es extraordinaire!

    Tu me files ton adresse en MP sur FB ou par courriel? J'ai deux sublimes recueils pour toi!

    On se retrouve l'an prochain pour les nouvelles!!!

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  13. https://www.franceculture.fr/emissions/fictions-samedi-noir/scarlett-et-novak-de-alain-damasio Voici l’adaptation audio de S et N : excellente !

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  14. https://www.franceculture.fr/emissions/fictions-samedi-noir/scarlett-et-novak-de-alain-damasio

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  15. https://podcasts.apple.com/fr/podcast/litt%C3%A9rature/id673185311?i=1000522849761

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    1. Top ! J'avais aussi entendu une émission de France Culture consacrée à Damasio il y a environ 2 mois. Ses interventions sont toujours plaisantes et enrichissantes.

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  16. Je viens de m'acheter la horde du contrevent et je n'ai encore lu aucun de ses livres. A la lecture de ton article (et des commentaires), je vais le garder pour les vacances quand je serai posée et un peu plus concentrée. Je pense qu'il va me résister un peu !

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    1. Oui, c'est une lecture qui nécessite un peu de concentration au début, mais une fois emportée, je n'ai personnellement plus pu le lâcher... comme je t'envie de le lire bientôt !!

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