"Orange amère" - Ann Patchett

"- Vous n'avez jamais eu envie d'être écrivain ?
- Non, (...). J'ai toujours voulu être une lectrice."

Ma première expérience avec Ann Patchett avait été moyennement concluante. J’avais en effet reproché à "Dans la course" une intrigue trop rapide, traitant de manière trop superficielle les thématiques abordées. J’ai été tentée dans un premier temps de reprocher l’inverse à "Orange amère" dont l’entame paraît comme diluée, semble se perdre dans un écheveau de fils reliés de manière a priori fantaisiste, au gré d’une chronologie déstructurée, et focalisée sur des événements anecdotiques, voire insignifiants.

Cela commence par un baptême -celui du bébé Franny-, au cours duquel est échangé un baiser fugace entre la très séduisante maîtresse de maison et un invité qui s’est incrusté dans la fête pour fuir la perspective d’un autre dimanche avec sa propre marmaille.

(…)

Un bond de quelques décennies nous emmène aux côtés d’une Franny quinquagénaire accompagnant son vieux père à sa séance de chimiothérapie. Les échanges entre le vieil homme et sa fille, avide de collecter ses histoires avant qu’il ne soit trop tard, nous apprennent que le fameux baiser évoqué ci-dessus a lié le destin des familles Cousins et Keating. Initialement formées de Fix, Beverly et leurs deux filles -Caroline et Franny- d’un côté, et d’Albert, Teresa et leurs quatre enfants de l’autre, elles se sont recomposées avec l’union d’Albert et Beverly.

S’en sont ensuivis des chassés croisés d’enfants entre la Californie, où sont restés les conjoints respectivement quittés et la Virginie, où s’est installé le nouveau couple, et où cette fourmillante progéniture se réunissait chaque été, partageant deux chambres et un chat.

Aucun des enfants ne ressemblait à un autre, y compris ceux d’un même lit. Donnant ainsi davantage l’apparence d’une colonie de vacances que celle d’une famille, ils vécurent ces rassemblements estivaux comme des parenthèses hors du monde civilisé, jouissant, entre désœuvrement et transgression, de la liberté concédée par des adultes dépassés. Leur indéfectible attachement au parent abandonné, et leur haine conséquente pour celui ou celle qui avait brisé leurs foyers respectifs, formait comme un principe fondamental les liant les uns aux autres. Les jalousies et les rivalités, les mal-êtres et les jeux de domination, mais aussi les complicités et les loyautés, sont évoqués avec finesse, et sans être enjolivés, ce qui confère aux enchevêtrements relationnels unissant la fratrie une réelle authenticité.

La parentalité est elle-même présentée sous toutes ses facettes, y compris celles que l’on serait tenté de qualifier de moins reluisantes, mais qui ne sont finalement que le reflet d’une réalité qui si elle comporte des joies, compte aussi son lot de contraintes, d’épuisement, de lâchetés.

Mais si le temps, élément structurant du roman, que l’auteure se plait tantôt à étirer, tantôt à plier, refusant de se soumettre à sa soi-disant linéarité, apporte des désillusions ou installe le délitement, il est aussi le catalyseur de revirements, de réconciliations, d’enrichissement. Ainsi les dés jetés au moment de l’enfance peuvent être rejoués, et la maturité permettre parfois de se délester des bagages, traumatiques ou réducteurs, dont nous avaient chargé des situations toxiques ou des événements tragiques.

"Orange amère" s’apprivoise avec patience. Il faut accepter l’apparente absence de logique dans la succession de ses épisodes d’allure anodine, mais contenant le germe d’événements décisifs autour desquels ils tournent inlassablement, et dont ils n’évoquent que les prémisses et les conséquences. Et cette construction finalement très habile permet à Ann Patchett de nous toucher, et en profondeur, avec ce qui se révèle être le plus important : non pas les faits, aussi extraordinaires soient-ils, mais leurs résonnances, à long terme, sur les êtres. 

Bon, je ne vous ai pas parlé d’Albie, de Jeannette, de Caroline, de Cal ou de Franny et de son vieil amant d'écrivain, mais il se fait tard… : lisez "Orange amère".

Une lecture que j'ai eu le plaisir de faire en commun avec Electra et Miss Sunalee, et qui me permet de compléter la colonne "aliment" de la grille 2021 du Petit Bac d'Enna.

Commentaires

  1. Tu parles de patience, c'est tout à fait ça, et j'ai failli en manquer de mon côté, mais malgré tout j'ai bien aimé cette histoire de famille qui s'étire dans le temps.

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    1. Moi aussi j'ai aimé, même si au départ j'ai eu un peu peur...

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  2. Mon premier Ann Patchett, et pas le dernier, tellement j'ai aimé!!! Continue...

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    1. C'est chez toi que je l'ai noté d'ailleurs ! Et oui, je vais continuer..

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  3. Un nom que j'ai souvent vu passer sur les blogs et dans les librairies ... Mais je pensais que c'était de la "bluette" et visiblement ce n'est pas le cas. Alors, je pense me laisser tenter par la découverte, en espérant me laisser apprivoiser !

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    1. Non non, ce n'est pas de la bluette, et je pense qu'il peut te plaire. Il a juste fallu que je persiste un peu au départ, car la construction est un peu déroutante et le récit peut sembler un peu creux, mais c'est en réalité un texte très habile, et vraiment touchant.

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  4. Il est dans ma PAL et je ne vais pas tarder à le lire. Je l'avais emmené en vacances, mais j'ai eu autre chose à faire ;-)

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    1. Je pense qu'il te plaira. Déjà revenue de vacances ! J'espère qu'elles ont été bonnes, mais j'imagine que oui, si tu n'as pas eu le temps de lire !

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  5. Il ne me tente guère et je ne pourrais dire pourquoi. Il t'a fallu l'apprivoiser, ce texte, quand même.

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    1. Oui, mais finalement, j'y ai pris d'autant plus de plaisir, comme si j'avais été grandement récompensée de l'effort fait au départ !

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  6. J'ai beaucoup aimé ce roman, plus original qu'il n'y paraît de prime abord...

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    1. C'est exactement cela, il dévoile ses recherches progressivement.

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  7. Mon premier Ann Patchett qui m'a interrogée en partie sur ce que l'auteure voulait en faire et finalement j'ai beaucoup aimé. J'ai lu récemment son dernier roman La maison des Hollandais et c'est un peu le même principe : il faut laisser l'histoire se dérouler, il s'agit également de famille, de liens avec en plus la place d'une maison..... J'ai encore plus aimé :-)

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  8. Tu comptes remettre ça?

    Entre La maison des Hollandais et Orange amère, j'hésite.
    Electra aime tellement cette auteure qu'il me faudra bien aller y voir de plus près.
    Une auteure qui possède sa propre librairie et qui raffole des chiens? Quant à moi, elle vaut plus que le détour. On verra le verdict après!

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    1. Oui, je vise La maison des Hollandais, maintenant (si tu es tentée par une LC...).
      Tu m'apprends qu'elle possède sa librairie, et tu as raison, cela joue en sa faveur, pour le chiens aussi (même si je préfère les chats, mais j'aime en général tous les animaux ! ).

      En parlant de ça, je viens de terminer Chien Blanc de Romain Gary, qui à partir du rapport que Gary entretient avec un chien trouvé dressé pour attaquer les noirs, développe une analyse très intéressante des mécanismes du racisme dans l'Amérique de la fin des années 60. Et puis Gary, quoi ! C'est à la fois drôle et extrêmement féroce, avec un refus d'adhérer au "politiquement correct" toujours aussi réjouissant !

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    2. J'ai commandé cet Orange amère. On verra après si je poursuis plus avant. Si je fonce vers La maison des Hollandais, je te ferai signe.

      La belle affaire: je viens de commander Chien Blanc. J'ignorais le sujet. Et puis Gary, quoi ! Ça me coûte cher de passer chez toi!

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    3. Les 2 sont en poche ! et je crois que tu vas aimer "Chien Blanc"...

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  9. En lisant ton billet, je sais que j'ai eu raison d'abandonner ce bouquin ;) De fait, c'était intéressant de lire ton avis après ma tentative.

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    1. Mais moi, en lisant vos commentaires, je me dis que je n'ai pas été claire ou très convaincante, parce que je recommande, quand même ! J'ai justement après la première partie, qui demande un peu de persévérance, qu'il devient intéressant !

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  10. La fameuse Ann Patchett qui a l'air très connue et que je n'ai jamais lue, mais ce que tu dis de celui-ci me donne moyennement envie, j'avoue ! Même si je note dans les précédents commentaires que si, si, apparemment tu as aimé.

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    1. Comment dire ? J'ai eu quelques passages à vide pendant ma lecture, car le rythme est lent, et la logique de la construction se dessine peu à peu, mais je l'ai refermé avec la conviction d'avoir aimé, et que je reviendrai vers cette auteure.

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  11. Très tentée ! Bien plus que par celui dont tu nous avais parlé la dernière fois.

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  12. Un livre effectivement lent au démarrage mais qui m'a laissé un bon souvenir
    Contente qu'il t'aie plu :-)

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    1. Plus le temps passe, et plus l'empreinte qu'il m'a laissée se bonifie.. j'ai bien l'intention de renouer assez vite avec Ann Patchett !

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    2. Je suis en train de lire "La maison des hollandais" et j'aime vraiment beaucoup alors je me dis que ça ne sera sans doute pas le dernier de cette autrice : pourquoi pas celui-là!

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    3. Je compte bien lire "La maison des hollandais", son sujet et la manière dont il est traité, d'après ce que j'ai pu en lire dans certains billets, m'attirent beaucoup.

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  13. J'ai bien aimé, mais j'ai préféré "anatomie de la stupeur" !

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    1. Ah, d'après mes souvenirs du seul billet que j'ai lu à son sujet, j'ai vaguement retenu qu'il était un peu moins abordable que les autres titres de l'auteure.. je m'en vais lire ton billet de ce pas pour me faire une autre idée, dans ce cas !

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