"Terres promises" - Bénédicte Dupré La Tour

"Dans la grande salle, les hommes s’abreuvaient comme des bœufs en urinant sous les tables, se battaient puis payaient des tournées générales."

Bénédicte Dupré La Tour n’a jamais mis les pieds aux Etats-Unis. C’est pourtant de l’imaginaire du western qu’elle s’inspire dans ce premier roman d’une intensité rare, à la construction savamment élaborée. Précisons tout de même qu’il ne sera pas nommément question ici de cow-boy, d’indiens ou de conquête. "Terres promises" se place à hauteur d’individus, fore les entrailles des destinées individuelles. J’utilise sciemment ce vocabulaire qui pourrait paraître grandiloquent, mais qui vient naturellement à l’esprit au sortir de ce texte âpre et puissant.

En s’attachant à sept figures, dont nous suivons successivement des parcours a priori distincts les uns des autres, elle construit une fresque à la chronologie perturbée où tout finalement s’emboite, chacun y prenant sa place.

Le décor s’inscrit dans un ouest mythique à l’immensité intimidante, qui ravale l’homme à sa petitesse. Une immensité que l’homme pourtant, dans sa folle arrogance, armé de rêves plus grands que lui, entend conquérir. C’est avec une frénésie brutale qu’il progresse sur ces terres sauvages, où les villes construites à la hâte naissent plus vite que les êtres, avant d’être désertées et de se recouvrir de poussière. Le temps, alors, y devient permanent.

C’est l’époque de la fièvre de l’or. Ouvriers, marins, cafetiers, fermiers… ne peuvent résister à son appel, et désertent, souvent du jour au lendemain, leur poste et leur famille. Ils sillonnent alors, au gré des nouveaux filons, d’une petite ville aurifère à l’autre, ces territoires inexplorés où les attendent, plus que la fortune, l’épuisement et la démence.

Nous y suivons Eleanor Dwight, femme à la nature sauvage, de celles que les hommes n’aiment rien tant que faire plier à leur volonté, que porte un farouche désir de vengeance ; l’amérindienne Kinta, au caractère tout aussi rebelle, qui se lie dans la forêt avec ce qu’elle croit d’abord être un homme-animal ; Morgan Bell, qui a quitté un foyer où son épouse et ses filles ne faisaient que tolérer sa présence, Mary Framinger, infirmière qui cherche son fils parmi les champs de bataille… et d’autres.

La rudesse de la survie -les épidémies, la faim, le froid- s’ajoute à la violence perpétrée par les hommes : pendaisons, viols, décapitations, toxicités familiales… C’est un récit ténébreux à la langue puissante, empreint de sauvagerie, une épopée où se mêlent dimension tragique et trivialité des bas appétits humains. On est à la fois porté par le sombre bouillonnement que constituent cette somme de haines, de vengeances, de perversions, mais aussi mis à portée de l’humanité de chaque personnage, introduit à sa singularité.

Une réussite.


Les avis de Cath L., Keisha, Nicole et Jostein

(Et j’ai une question pour celles et eux qui l’ont lu : avez-vous comme moi été surpris par certains passages où l’auteure parle a priori de personnages blancs en utilisant un vocabulaire laissant penser qu’ils sont noirs ? J’ai relevé entre autres une "peau ébène" ou des "cheveux crépus" …).

Commentaires

  1. il est dans ma liste je vais vraiment le lire . Les avis sont tous enthousiastes.

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    1. C'est un roman très fort, peuplé de personnages mémorables... tu ne devrais pas être déçue...

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  2. Aaaah, j'aime beaucoup cette époque dans les romans, la fièvre de l'or, ça me fascine toujours. Je l'adore chez Jack London, d'ailleurs. Je me le note, et, à l'occasion, je répondrai à ta question ;)

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    1. J'ai eu entretemps une réponse assez précise (ci-dessous), de Cath L, et qui me plait bien ! J'espère que ce titre te plaira. C'est un premier roman assez impressionnant de maitrise et de puissance d'évocation.

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  3. Excellent, oui!
    Ta question, oui j'ai remarqué, enfin, de mémoire, mais je n'ai pas de réponse...

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  4. nathalie21.11.25

    Moi j'ai pas lu le livre mais il a l'air très bien, mais j'ai lu des trucs sur les USA au 19e et je peux te dire qu'il y avait beaucoup de cowboys noirs (parce que c'est un métier très difficile et pauvre), mais si tu es certaine que les personnages sont blancs de peau, sache que les WASP avaient tendance à parler des irlandais et des juifs comme des noirs (donc pas en bien). J'ai découvert ça dans ce livre
    https://chezmarketmarcel.blogspot.com/2020/04/je-crois-que-je-ne-pourrais-pas-etre.html
    mais j'en ai entendu parler ailleurs. Je ne sais pas si ça t'aide.
    En tout cas merci pour l'idée de lecture !

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    1. Il est mieux que bien ! J'ai vu, l'an dernier je crois, un documentaire sur arte sur ces cow-boys noirs, complètement invisibilisés dans les films, notamment.. et je ne savais pas pour cette pratique WASP. Toutefois, l'explication de Cath L me semble la plus logique, car elle colle assez bien à la manière dont l'auteure glisse ces éléments presque comme par inadvertance, et comme si elle se livrait à une sorte de jeu de piste..

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  5. Merci pour ce billet sur ce roman que j'ai adoré.
    Pour répondre à ta question, je l'ai interprété comme ça : Comme il s'agit d'un far west imaginaire, les rôles y sont inversés, ce sont les noirs qui sont les maîtres et les blancs leurs serviteurs ou même esclaves... Lors des premiers avis parus, j'ai lu que l'autrice s'amusait d'une particularité de son roman que peu de lecteurs avaient remarquée, je pense que c'est de cette inversion qu'il s'agit.

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    1. J'ai adoré aussi... j'ai parlé de ce titre avec Marie Vingtras, sur un salon, parce je lui parlais de La grande Librairie où elle avait été invitée en même temps que Bénédicte Dupré La Tour. Elle a été elle aussi très impressionnée par ce roman, que je n'avais alors pas encore lu, c'est elle qui m'a incitée à le sortir au plus vite de ma pile.
      Et merci pour l'explication sur cette "bizarrerie", qui me rend ce texte encore plus attachant...

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  6. Je le note ça me semble bien....

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    1. Comme précisé ci-dessus en réponse à Nathalie, c'est plus que ça, c'est un excellent premier roman, et une plume à suivre, assurément...

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  7. Vous semblez toutes conquises par ce roman.

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    1. Et j'espère que cette unanimité t'incitera à le lire, il est vraiment très bon.

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  8. Ce premier roman, je me souviens bien quand Keisha en avait parlé...il n'est pas encore dans ma médiathèque de la grande ville, il faudra que je me décide à prendre mes listes et à leur faire des demandes..

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    1. D'autant plus qu'il est maintenant sorti en poche...

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  9. Absolument. Bien vu ;-), il y a des inversions discrètes mais perceptibles qui redistribuent les angles de vue, c'est hyper malin ! Un texte vraiment très intéressant.

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    1. Malin et très original... j'adore l'idée, et le fait d'avoir ainsi été surprise sans vraiment comprendre...

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  10. Tu me sauves ! Cela fait des jours que je me torture les méninges pour retrouver ce livre ! Je me souvenais d'un roman western mis en avant par les bibliothécaires mais impossible de me souvenir du titre ni de l'auteur.

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    1. J'en suis ravie ! Cela aurait été dommage de l'oublier.

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  11. PHILIPPE21.11.25

    Tout à fait inconnu pour moi.

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    1. Quelques blogs l'ont mis en avant, de manière enthousiaste, à sa sortie.. n'hésite pas, il est excellent.

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  12. Déjà noté chez les copines, je verrai auprès de la bibli qui doit l'avoir. Et je me souviendrai de l'inversion.

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    1. Tu verras ça ne saute pas aux yeux, ça se joue sur un mot, dans 4 ou 5 passages...

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  13. Ton enthousiasme ne me laisse pas le choix.... Pourtant, comme il semble y avoir quelques points communs avec "Le sang ne suffit pas" d'Alex Taylor, je ne vais pas m'y plonger tout de suite ... J'ai besoin d'un ou deux polars plus tranquilles moins torturés.

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    1. Je comprends... mais à retenir pour plus tard. On est un peu dans un western à la Minard, ici, mais côté très obscur.

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  14. J'ai vu le documentaire dont tu parles, il était passionnant ! Et ce roman m'a tapé dans l'oeil grâce à quelques billets à sa sortie. Le temps a filé depuis s'il est déjà en poche...

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    1. Il semble faire l'unanimité et mérite en effet qu'on s'y attarde.. j'ai l'impression qu'il est sorti en poche assez vite, environ un an après la sortie grand format.

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  15. Bonjour. Et bien je ne peux que le noter.

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    1. Bonjour Line, sage décision... et que de plaisir en perspective !

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  16. Je ne suis pas une grande fan de western mais j'ai vu pas mal circuler ce livre avec des avis enthousiastes. Tu es tout aussi conquise. Il faudrait que je le découvre un jour, surtout qu'il est en poche maintenant.

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    1. C'est indéniablement un western en raison du contexte, de ses personnages, et sa dimension épique, mais l'auteure s'approprie les codes du genre avec intelligence, et les détourne de manière vraiment originale..

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  17. Noté depuis sa parution mais pas encore pu le caser. Je vois qu'il a même eu le temps de sortir en poche depuis.^^

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    1. Cette sortie poche permet de le remettre en avant, et c'est très bien, il mérite de trouver un large public.

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  18. Réponses
    1. J'espère aussi t'avoir donné envie de le lire...

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  19. Je l'avais noté, puis oublié. Une parution en poche, impeccable pour le remettre sur la liste !

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  20. j'ai beaucoup aimé aussi !

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