"Le baron Wenckheim est de retour" - László Krasznahorkai

"La question n’est pas de savoir pourquoi il faut mourir, mais pourquoi il faudrait vivre."

La première scène du roman nous transporte à la Ronceraie, zone de broussailles enchevêtrées en périphérie de la ville, où s’est retiré Le Professeur, qui y vit dans une cabane en polystyrène qu’il s’est fabriqué. Dire que la tranquillité qu’il est venu y chercher est, pour l’heure, troublée, est un euphémisme. Une jeune femme descendue de la capitale mène un siège face à sa bicoque pour lui rappeler ses devoirs paternels, réclamant à l’aide d’un panneau qu’elle brandit en vociférant dans un haut-parleur "Justice et Réparation". La presse est présente, et toute la ville commente l’événement…

Et puis, comme souvent avec László Krasznahorkai, on passe à autre chose. Il faut dire qu’une incroyable nouvelle est venue éclipser ce fait divers, celle du retour du baron Wenckheim. Agé de soixante-cinq ans, ce natif du pays a passé la majeure partie de sa vie en Argentine. Cette annonce suscite un branle-bas de combat dans la ville. Le vieux château délabré reconverti en orphelinat est vidé de ses occupants pour accueillir le baron, les trottoirs vidés des hordes de migrants et des monceaux de détritus qui les jonchent, et les machines à sous de toute la ville cachées en lieu sûr, le sexagénaire étant connu pour son addiction au jeu. Une grandiose cérémonie d’accueil se prépare, avec chorale chantant « Don’t cry for me Argentina » et concert de klaxons de motos. Car c’est une certitude, le baron revient pour léguer sa fortune à sa ville natale. La presse exulte, le maire fait déjà des projets pour rendre sa prospérité à la commune, imaginant construire hôtels et piscines de luxe. Il faut dire qu’un renouveau serait effectivement bienvenu. A l’image d’un pays où règne le chaos total, où les administrations et les institutions ne fonctionnent plus, elle a sombré dans une atmosphère de déliquescence et de morosité généralisée, marquée par les pénuries et un accroissement de la pauvreté. 

Le baron est quant à lui bien loin de cette effervescence que son retour suscite. S’il quitte l’Argentine, c’est parce qu’il s’est endetté dans ses casinos au-delà du raisonnable. Et où fuir, si ce n’est là "où tout a commencé" ? Là, aussi, où vit Marietta, amour de jeunesse dont "le souvenir lui a permis de ne pas sombrer". Un homme étrange que ce baron, aussi maigre que haut, introverti et peu débrouillard, dont on se demande parfois s’il a toute sa tête… 

Le récit est une succession d’épisodes cimentés par l’unité de lieu que constitue la ville, alternant les points de vue de multiples personnages. De conversations de bistrots en réunions de travail au sein de la rédaction du journal ou de la gendarmerie, des échanges d’une employée de bibliothèque avec un responsable hiérarchique  dont elle est secrètement éprise aux discussions tenues entre membres d’une même famille ou entre amies, on suit ainsi le maire et son équipe, le Professeur traqué non plus par sa fille mais par un groupe aussi décérébré que brutal de bikers d’extrême-droite, un escroc surnommé Dante (non pas en référence à l’écrivain, mais à un joueur de foot) qui s’est imposé comme secrétaire particulier du baron en espérant lui soutirer une partie de sa fortune, ou encore la discrète Marietta, qui attend la visite de son ancien flirt…

Pendant que nombre d’entre eux tentent d’entrer en contact avec le baron, ce dernier, ignorant des enjeux qui l’entourent, évite au maximum toute interaction avec autrui, se déplace incognito dans une ville qu’il ne reconnait pas, et affronte le vide de son existence.

On retrouve dans le roman ce qui caractérise l’écriture de l’auteur, ces phrases à propositions multiples qui s’étirent sur plusieurs pages en un flux ininterrompu, où s’enchâssent idées principales et digressions, et cette absence de délimitation claire lors du passage d’un personnage à l’autre. J’y ai aussi reconnu son goût pour les atmosphères étranges et pesantes, ainsi que sa capacité à mêler impression d’intemporalité et ancrage dans une réalité identifiable. La plupart des lieux, institutions ou protagonistes ne sont par exemple désignés que selon ce qu’ils représentent – le Maire, les Forces Locales, le journal d’opposition...- et en acquièrent une dimension emblématique trop floue pour les replacer dans un contexte historique précis. Pour autant, la situation renvoie explicitement à celle de la Hongrie actuelle : corruption, services publics n’assurant plus leurs missions, affaiblissement des contre-pouvoirs…

C’est un roman crépusculaire, mais non dénué d’humour. Un humour féroce, qui souvent prend pour cible le ridicule des personnages ou le grotesque des situations, dont la cohabitation avec la dimension parfois violente de l’intrigue crée un effet de douche écossaise…

Excellent.


Une lecture commune proposée par Nathalie à l’occasion de l'attribution du Prix Nobel de littérature 2025 à László Krasznahorkai.

Keisha a lu Tango de Satan


László Krasznahorkai sur le blog :



Commentaires

  1. nathalie18.12.25

    J'avais beaucoup aimé. Il y a des retournements de situation surprenant, des tableaux collectifs d'une ville, des personnages, de l'humour... grande réussite oui !

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    1. Oui, il est vraiment bien, et très accessible..

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  2. J'en ai un de l'auteur dans ma PAL "Au nord par une montagne etc ..." Pour l'instant je vais m'en tenir là.

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    1. C'est une bonne idée de commencer par celui-là, qui est relativement court et accessible. Il permet de se frotter à l'écriture de l'auteur sans s'engager dans quelque chose de trop compliqué ou trop noir.

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  3. Oh que je sens la fan, là! Ce titre là est sur mes étagères, il devrait y passer, mais rien ne presse, sinon je dois me mettre au hongrois? ^_^

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    1. Oui, j'adore cet auteur, son écriture torrentueuse et ses étranges ambiances.. mon préféré reste à ce jour Guerre et guerre, qui m'avait bouleversé.. (et qui est traduit en français !)

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  4. J'ai découvert enfin cet auteur grâce à cette lecture et je suis aussi épaté. Crépusculaire, mais non dénué d'humour, c'est bien le mot. Et quel merveilleux travail sur la langue! Je regrette de ne pas savoir le hongrois.

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    1. Ravie de voir que cette LC a fait un adepte de plus... Son prix Nobel va rendre cet auteur plus visible, et c'est tant mieux. Et oui, ce doit être quelque chose de le lire en VO. Faute de lire le hongrois, il devrait être intéressant d'entendre sa traductrice française évoquer son œuvre..

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  5. Je vois que tu lisais déjà László Krasznahorkai bien avant qu'il ne reçoive un prix Nobel et que tu l'apprécies beaucoup. si je le lis un jour, je pense commencer par "Guerre et guerre". Et toi ? Quel titre tu recommanderais pour entrer dans son œuvre ?

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    1. Figure-toi que j'ai découvert cet auteur grâce à Sandrine, qui il y a quelques années proposait une activité intitulée "Lire le monde", consistant à découvrir des auteurs des contrées les moins visibles sur les blogs. J'ai lu Guerre et guerre, une incroyable découverte... peut-être pas son plus accessible, mais rarement un roman m'a à ce point bouleversée. Sinon "Au nord par une montagne, au sud par un lac.." peut être bien pour commencer. Il y a aussi Petits travaux pour un palais, que je n'ai pas lu, mais qui est court, et très bien selon Nathalie et Cléanthe.

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  6. Je laisse le même commentaire ou presque que chez Keisha : très intéressée par vos explorations de l’œuvre de cet auteur dont j'ai découvert l'existence à l'occasion de son prix Nobel et je compte sur vous pour me donner envie de m'y plonger. Ce que tu dis de celui-ci m'intrigue... Mais tu sembles en avoir lu quelques uns alors, un conseil pour y entrer ?

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    1. Ce prix Noble me réjouit, qui va en effet mettre en avant cet auteur qui le mérite, et dont l'apparente inaccessibilité peut rebuter. Je te renvoie à ma réponse à Alexandra pour une suggestion de titre permettant d'entrer dans l'œuvre de l'auteur.

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  7. Un auteur que je pense lire cet été plus tôt, histoire de ne pas trop me miner le moral.

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    1. C'est vrai que son univers est généralement très sombre..

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  8. j'ai bien envie de connaître le nouveau Nobel mais je ne sais pas par où commencer.

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  9. Philippe D18.12.25

    Il est de retour et je ne savais même pas qu'il était parti !

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    1. Tu fais d'une pierre deux coups, comme ça...

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  10. Comme je disais chez Keisha, dommage j'ai raté cette LC dont j'aurais pu profiter pour découvrir l'auteur, mais bon, je pense que je n'aurais pas été à l'heure. Vos avis me confirme qu'il faut absolument que je le lise en tout cas.

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    1. Oh oui, un auteur à lire, surtout pour une lectrice comme toi qui goûte l'originalité et les voix singulières...

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  11. Le ton a tout pour me plaire et j'aime beaucoup le décalage que tu décris entre les "attentes" du baron et celles des différentes parties de la ville. J'ai juste peut-être un peu plus de réticence au niveau de la forme qui a l'air exigeante.

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    1. On s'accoutume assez vite à cette forme, qui nécessite il est vrai un peu de disponibilité d'esprit, mais une fois qu'on est pris dans le rythme, ça passe tout seul..

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  12. je comprends mieux pourquoi tu as mis comme message sur mon blog, à propos de "la maison vide" de Mauvignier que tu ne devrais pas avoir peur des phrases longues !

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    1. Il faudra que je teste de toute façon ce Mauvignier, au vu des éloges dont le gratifient toutes ces lectrices fort avisées :)

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  13. Comme je veux découvrir cet auteur et que je ne peux de toute façon pas le faire tout de suite, je le note pour les Pavés de l'été. Merci du conseil :-)

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    1. Avec grand plaisir, je me réjouis de savoir que le lectorat de cet auteur va s'agrandir...

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  14. Je n'ai pas encore lu cet auteur. J'avais acheté "La mélancolie de la résistance" dont le thème me plaisait... et puis il a dormi dans ma bibliothèque. Avec l'obtention du Nobel, je me dis qu'il est temps de sortir ce titre cet hiver.
    Je vais aller voir ta chronique sur ce livre.

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    1. J'ai aimé tout ce que j'ai lu de lui... on retrouve d'un titre à l'autre ce qui fait sa singularité, cette écriture virtuose et torrentueuse, et ces ambiances intemporelles dont certains aspects nous sont pourtant familiers. J'espère que cette découverte sera fructueuse !

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