"Chiennes de garde" - Dahlia de la Cerda

"La vie est une chienne. C’est pour ça qu’il faut ruer dans les brancards, même si elle est féroce, cette fille de pute."

C’est un recueil tourné vers le féminin, empreint de rage et de détermination. Il est composé de treize textes portés par des voix de femmes, donc, et caractérisés par l’énergie qui résulte du mélange de crudité et de colère avec lequel elles s’expriment. La narration à la première personne du singulier a systématiquement pour destinataire un "tu" anonyme et silencieux, chaque partie se déroulant en un long monologue qui installe une oralité très prenante.

On trouve parmi les héroïnes la fille d’un richissime narco-trafiquant élevée dans un luxe indécent, une jeune femme issue d’une lignée de célèbres politiciennes, une tueuse à gages, une voleuse, un travesti, une villageoise émigrée à Ciudad Juarez pour travailler dans les maquiladoras… plusieurs d’entre elles parlent d’outre-tombe. Certaines apparaissent dans plusieurs textes, personnages secondaires se métamorphosant alors en figures centrales. 

Qu’elles soient riches ou misérables, leur destin est marqué par une constante, celle de la violence exercée par les hommes, que conforte une violence systémique qui leur assure l’impunité. Viols, meurtres, humiliations perpétrés par des proches ou des inconnus… l’une des héroïnes, alors qu’elle recherche son amie disparue au retour d’une soirée, nous rappelle qu’au Mexique, une femme est abusée, tuée, mutilée, torturée… toutes les 3 heures 25.

L’autre point commun qui lie ces femmes, c’est qu’elles refusent que ces crimes restent impunis. Et puisqu’il ne peut être question de justice dans ce système patriarcal et corrompu, c’est à la vengeance qu’elles recourent, quitte à s’appuyer sur le surnaturel pour pouvoir l'assouvir.

La parole des héroïnes composent un tableau protéiforme de la société mexicaine, entre dérives de la modernité -abus de la chirurgie esthétique, addiction aux réseaux sociaux et leur influence, aussi puissante que délétère, sur la façon de se présenter au monde-, et violence socio-économique se traduisant par de profondes inégalités dont les corollaires -alcoolisme, toxicomanie, délinquance, prostitution…- accablent les plus modestes et les plus vulnérables.

C’est un recueil qui mêle ainsi, paradoxalement, profond désespoir et extraordinaire vitalité.

A lire.


Petit Bac d'Enna, catégorie "Animal"

Commentaires

  1. Faut s'accrocher, question thème et écriture, j'en ai l'impression!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bizarrement, il y a un aspect plaisant à la lecture, rendu par l'énergie de l'écriture, qui transcrit celle des héroïnes.

      Supprimer
  2. Bravo pour cette superbe chronique : c'est formidablement bien écrit et si juste. Je suis ravie que tu aies apprécié cette lecture et que tu la conseilles. Merci aussi pour le lien et pour ta générosité.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Nous nous rejoignons parfaitement sur ce titre. J'ai entendu cette semaine à la radio qu'un nouveau titre de l'auteure vient de paraître en France, et je compte bien le lire aussi.

      Supprimer
  3. J'en ai lu quelques nouvelles, mais ne l'ai pas fini... c'est indispensable, bien écrit, mais très sombre. J'ai pensé aux nouvelles de Mariana Enriquez, aussi.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, le rapprochement est très juste. J'ai d'ailleurs deux recueils de Mariana Enriquez qui m'attendent, ainsi que son récit sur Silvia Ocampo : j'ai fait le plein sur un salon où j'ai eu la chance de la rencontrer (elle est formidable)..

      Supprimer
  4. un livre que je ne lirai sans doute pas, et pourtant indispensable, je le reconnais.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu sais qu'il existe, maintenant, c'est déjà ça...

      Supprimer
  5. Je n'aime pas trop les nouvelles, ce genre me laisse toujours sur ma faim, mais pourquoi pas, pour remplir un challenge ou un thème.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne lirais pas que ça, mais de temps en temps j'apprécie, notamment lorsque comme ici, il y a un lien entre les différents textes.

      Supprimer
  6. Anonyme24.1.26

    Je viens de finir La nuit au coeur , en quelque sorte sur le même thème, mais pas le même style.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je compte le lire aussi, et j'imagine que c'est également une lecture éprouvante.

      Supprimer
  7. signature du précédent message

    RépondreSupprimer
  8. Merci de me rappeler ce recueil de nouvelles que je souhaite découvrir. J'ai une petite passion pour les autrices "glauques" d'Amérique Latine. Je n'ai plus d'excuses maintenant qu'il est en poche. Un nouveau titre vient de sortir en janvier au sous-sol : "Mexico Médée".

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis sûre que ce recueil te plaira. Et j'ai en effet entendu parler de la sortie de son nouveau titre, que j'ai bien l'intention de lire aussi !

      Supprimer
  9. Cela m'intéresserait sûrement

    RépondreSupprimer
  10. Philippe D24.1.26

    J'aime bien lire des nouvelles, mais tout dépend de la chute.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai un problème avec les fins, que j'oublie souvent presque aussitôt après ma lecture... Mais il me semble que les chutes m'ont plu... de mémoire !!

      Supprimer
  11. Ah mais il est dans ma PAL. Parfait pour le challenge. Ça fait un moment que je veux le lire en plus.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il devrait te plaire, j'ai notamment aimé l'écriture énergique, et la force de ces héroïnes.

      Supprimer
  12. Je fais une pause sur ce sujet, je sais, c'est pas bien ....

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais non, je comprends, j'en fais une aussi, maintenant :)

      Supprimer
  13. Je ne suis pas du tout "nouvelles", mais vu le sujet, je pourrais faire une exception.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui et puis la plupart d'entre elles sont reliées par des héroïnes communes, et forment un tableau d'ensemble qui pourrait presque faire passer l'ouvrage pour un roman.

      Supprimer
  14. J'aime lire des nouvelles régulièrement et j'ai déjà noté celles-ci. Je suis curieuse de savoir quelle forme la vengeance prendra pour chacune d'elles.

    RépondreSupprimer
  15. Heureusement que des écrivaines s'emparent de ces sujets, et de belle manière littéraire. Je compte lire ce recueil, mais j'essaierai de bien choisir mon moment compte tenu de sa noirceur.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comme évoqué ci-dessus, il est certes noir, mais en même temps d'une extraordinaire vitalité, qui compense un peu...

      Supprimer
  16. Je ne suis pas contre du noir, mais en ce moment, cela me plombe vite le moral. Mais la vitalité dont tu parles semble compenser un peu...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai répondu à Sacha avant de lire ton commentaire :)... donc, oui, je confirme !!

      Supprimer
  17. Je viens de finir "la nuit au coeur" moi aussi et ma foi, c'est un peu le même sujet, éprouvant mais indispensable. Ce recueil n'est pas dans mes médiathèques...dommage je l'aurai emprunté à l'occasion. Mais merci de nous le présenter.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il est sortie en poche, sinon... mais je comprendrais que tu fasses une pause, après le Appanah...

      Supprimer
  18. tout me tente sauf le choix du "tu" à voir si je peux le trouver en espagnol

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce n'est pas du tout gênant, car ce n'est pas utilisé comme un leitmotiv, il n'y a généralement qu'un seul "tu" en début de texte.. n'hésite pas, c'est clairement le genre de livre qui devrait te plaire...

      Supprimer
  19. tentant autant pour moi que pour ma rebelle de fille (à 17 ans, elle a raison !)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est un livre qui devrait plaire aux jeunes femmes, en effet.

      Supprimer
  20. Hedwige28.1.26

    C’est effarant le sort des femmes au Mexique et partout dans le monde d’ailleurs. J’ai l’impression que le combat pour un minimum de justice consiste à faire deux pas en avant et trois en arrière, ou pas loin de là.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est vrai qu'on a l'impression qu'il reste encore beaucoup à faire, c'est déprimant...

      Supprimer
  21. Bien envie de l'offrir à ma fille

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Compte tenu des difficultés pour certains d'entre vous à poster des commentaires, je modère, au cas où cela permettrait de résoudre le problème... N'hésitez pas à me faire part de vos retours d'expérience ! Et si vous échouez à poster votre commentaire, déposez-le via le formulaire de contact du blog.