"Le dernier loup" - László Krasznahorkai
"(…) l’amour des animaux est le seul amour qui ne déçoive jamais l’homme, ça veut dire quoi ?"
L’auteur de cette tirade, ancien universitaire, a délaissé
la philosophie et l’écriture depuis qu’il a acquis la conviction que la pensée,
à force d’appauvrissement, est finie, et que les livres sont gonflés de mots
vains et de logiques déprimantes. Il a donc été très surpris de recevoir l’invitation
d’une obscure Fondation à venir séjourner une à deux semaines en Estrémadure
afin d’écrire sur cette région. Ce territoire du sud-ouest espagnol aride,
austère et peu peuplé, réputé pour être un foyer de pauvreté, connaitrait selon
ladite Fondation un nouvel élan de prospérité.
C’est le récit de ce séjour qu’écoute son interlocuteur,
visiblement sans grand intérêt, comme en témoignent les grommellements qu’il
émet à quelques rares occasions.
Comme souvent avec l’auteur, le récit bifurque, la
digression devient sujet. De la renaissance de l’Estrémadure, il ne sera pas
vraiment question, puisque le héros choisit de se focaliser sur le souvenir d’un
article de journal dans lequel un homme déclarait que le dernier loup avait
péri, en 1983, au sud du fleuve Duero. Or, comment pouvait-il savoir qu’il
s’agissait là du dernier loup ? A partir de cette interrogation, le
narrateur décide de mener l’enquête, accompagné d’une traductrice quelque peu
dubitative mais serviable, ses hôtes prenant cette apparente lubie pour un
ordre de mission. Cette quête les mène d’une piste à une autre, au gré d’une
vérité qui fluctue, se redessine.
L’évocation de cette question d’abord présentée comme
anecdotique fait sourdre un mal-être existentiel dont la portée dépasse la
seule intériorité du héros pour devenir collective. Car lorsque le narrateur exprime,
au détour de son profus monologue, sa détresse et son dégoût pour la décadence
du monde et la vanité des hommes, il recourt à des notions aussi vagues que
grandiloquentes -citant "le mal à l’œuvre", "l’intention
nauséabonde qui orchestre tout"…- qui place l’ensemble du monde sous la
férule malveillante d’une entité qui, pour être nébuleuse, n’en est pas moins
terriblement anxiogène. Le lecteur puisera au fil du récit des éléments susceptibles
de préciser, sans toutefois la circonscrire, la nature du mal dont il est question,
par exemple en le reliant à la mention des dangers -consumérisme, croissance des
inégalités…- guettant l’Estrémadure en pleine mutation, à la question du rapport
de plus en plus distant entre l’homme et un monde sauvage en voie d’extinction,
ou encore au constat réitéré de l’effondrement de la pensée, obsession du héros…
Un effondrement que vient contredire l’existence même de son monologue, preuve
du pouvoir de la fiction, puisque la réalité de son séjour en Estrémadure,
pourtant dument retracé, ne sera jamais avérée…



Mon billet est bien plus court que le tien puisque de mon côté j'ai abandonné ma lecture. Je viens d'aller lire ton billet sur le titre que j'avais choisi. Je comprends un peu mieux le contexte, mais ça reste un flop chez moi. Retenterai-je ? Pas sûr.
RépondreSupprimerA toi aussi tu es séduite par l'auteur ! ça me fait réfléchir mais cette histoire de phrase unique m'inquiète quand même.
RépondreSupprimerHmmm je ne sais pas si je le lirai, celui-ci, il a l'air un peu plus abstrait que d'autres... quelle idée de prendre un universitaire comme narrateur ! ça fait des phrases, ces bêtes-là. Ceci dit, évidemment on retrouve aussi plein de choses qu'on aime bien.
RépondreSupprimerUne seule phrase? Pfff, on est habitués! ^_^ Bon, je pense le lire un de ces jours... Il m'attend (patiemment)
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