"L’espion qui venait du froid" - John Le Carré
"Il lui arrivait de penser qu’Alec était dans le vrai : qu’on croyait aux choses parce qu’on avait besoin de croire. Mais l’objet même de la foi n’avait aucune valeur en soi, aucune fonction véritable."
Nous faisons d’emblée connaissance avec le personnage central du roman, Leamas, qui peine à dissimuler sa fébrilité. Il attend près d’un poste frontière le passage de Karl, son dernier agent survivant. Le reste de son équipe, officiant dans le contre-espionnage à Berlin Est, a été décimée depuis l’arrivée à la tête des services secrets est-allemands de Mundt, que sa réputation a précédé. Issu des jeunesses hitlériennes, l’homme serait un technicien de la guerre froide sans états d’âme.
Mais Karl est abattu à quelques mètres du passage de la frontière. L’échec est cruel. Vaincu, Leamas, malgré sa longue carrière (une rareté dans le monde du contre-espionnage), se sait dorénavant rayé des listes. On lui confie pourtant une dernière mission, ultra secrète, pour laquelle il va devoir devenir un paria dans ses propres rangs : obtenir la tête de Mundt. En quelques mois, officiellement désavoué par sa hiérarchie, il se transforme en un pathétique alcoolique, trouve un emploi minable dans une bibliothèque où il fait la connaissance d’une jeune femme idéaliste prénommée Liz, et fait de la prison pour avoir frappé un commerçant sur un prétexte futile.
Puis il disparaît…
L’intrigue, fidèle au genre, se complexifie de faux-semblants qui nécessitent une certaine concentration pour comprendre qui est dans quel camp. Mais le principal intérêt du roman est à mon avis ailleurs. L’auteur y dresse le portrait d’un homme lui aussi complexe, et hanté d’une mélancolie qui infuse l’ensemble du récit. Leamas, petit mais athlétique, est de ces agents dont l’allure évoque davantage celle d’un voyou que d’un gentleman accompli. C’est un individu cynique et ombrageux, un entêté qui dédaigne facilement les consignes, mais c’est surtout un homme de terrain très doué. A travers ce personnage, John Le Carré évoque la dimension existentielle de la condition de l’agent secret, qui condamne à la solitude, à vivre sur la brèche, et à faire le deuil des petites joies de l’existence. Car il s’agit, pour assurer sa survie, de rester en permanence dans la peau du personnage que l’on joue, de continuer, afin de ne jamais être pris en défaut, à jouer son rôle y compris dans l’intimité, vis-à-vis de soi-même.
Sa réflexion s’étend par ailleurs au-delà du champ individuel, en ciblant la relativité de l’éthique qui régit un monde où l’on est régulièrement amené à commettre des actes désagréables, voire répréhensibles d’un point de vue moral, au nom d’un idéal brandi par une hiérarchie qui se fait le porte-parole de l’intérêt supérieur des nations. Or, cet idéal d’une part fluctue selon les valeurs relatives que prônent lesdites nations, et se révèle d’autre part n’être parfois qu’un prétexte à servir des intérêts individuels. C’est d’autant plus patent dans ce contexte de guerre froide, dont la dimension manichéenne génère une escalade de la violence et de l’immoralité.




Je l'ai lu il y a longtemps et j'avais aimé. Curieusement, je n'ai pas continué avec l'auteur, une lacune qu'il faudrait réparer.
RépondreSupprimerIl me semble garder un bon souvenir des Gens de Smiley, mais comme je ne trouve pas de billet sur le blog j'ai un doute. Ce qui est sûr, c'est que j'ai essayé de lire La Taupe mais je devais avoir 18 ans, trop tôt manifestement, je n'avais pas compris grand chose. Bon je note que ce titre a l'air bien !
RépondreSupprimerJohn Le Carré moi non plus car je ne suis pas une grande amatrice de romans d'espionnage. Ton billet me fait prendre conscience que ce roman va au-delà de ça et qu'il pose beaucoup de questions intéressantes.
RépondreSupprimerJ'ai aussi lu ce livre pour ce mois-ci, et j'ai également beaucoup apprécié. Je suis tout à fait d'accord quand tu dis que le propos du roman va au-delà de l'espionnage pour toucher à de nombreux autres sujets - c'est ce qui a rendu la lecture si intéressante et agréable !
RépondreSupprimerJe l'ai lu il y a longtemps, je me souviens avoir bien aimé La constance du jardinier aussi. Maintenant, je crains un peu les romans d'espionnage, de ne pas m'y retrouver dans les personnages et leur rôle !
RépondreSupprimerIl y a fort fort longtemps j'en avais lu plusieurs (la taupe, tout ça), exact, il faut vraiment se concentrer;..
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