"L’espion qui venait du froid" - John Le Carré

"Il lui arrivait de penser qu’Alec était dans le vrai : qu’on croyait aux choses parce qu’on avait besoin de croire. Mais l’objet même de la foi n’avait aucune valeur en soi, aucune fonction véritable."

Je n’avais jamais lu John Le Carré, auteur emblématique s’il en est du roman d’espionnage. La proposition de Moka consistant à lire pour février, dans le cadre de ses Classiques fantastiques, sur la thématique de la trahison, m’a donné l’occasion de combler cette lacune. Je ne le regrette pas…

Nous faisons d’emblée connaissance avec le personnage central du roman, Leamas, qui peine à dissimuler sa fébrilité. Il attend près d’un poste frontière le passage de Karl, son dernier agent survivant. Le reste de son équipe, officiant dans le contre-espionnage à Berlin Est, a été décimée depuis l’arrivée à la tête des services secrets est-allemands de Mundt, que sa réputation a précédé. Issu des jeunesses hitlériennes, l’homme serait un technicien de la guerre froide sans états d’âme.

Mais Karl est abattu à quelques mètres du passage de la frontière. L’échec est cruel. Vaincu, Leamas, malgré sa longue carrière (une rareté dans le monde du contre-espionnage), se sait dorénavant rayé des listes. On lui confie pourtant une dernière mission, ultra secrète, pour laquelle il va devoir devenir un paria dans ses propres rangs : obtenir la tête de Mundt. En quelques mois, officiellement désavoué par sa hiérarchie, il se transforme en un pathétique alcoolique, trouve un emploi minable dans une bibliothèque où il fait la connaissance d’une jeune femme idéaliste prénommée Liz, et fait de la prison pour avoir frappé un commerçant sur un prétexte futile.

Puis il disparaît…

L’intrigue, fidèle au genre, se complexifie de faux-semblants qui nécessitent une certaine concentration pour comprendre qui est dans quel camp. Mais le principal intérêt du roman est à mon avis ailleurs. L’auteur y dresse le portrait d’un homme lui aussi complexe, et hanté d’une mélancolie qui infuse l’ensemble du récit. Leamas, petit mais athlétique, est de ces agents dont l’allure évoque davantage celle d’un voyou que d’un gentleman accompli. C’est un individu cynique et ombrageux, un entêté qui dédaigne facilement les consignes, mais c’est surtout un homme de terrain très doué. A travers ce personnage, John Le Carré évoque la dimension existentielle de la condition de l’agent secret, qui condamne à la solitude, à vivre sur la brèche, et à faire le deuil des petites joies de l’existence. Car il s’agit, pour assurer sa survie, de rester en permanence dans la peau du personnage que l’on joue, de continuer, afin de ne jamais être pris en défaut, à jouer son rôle y compris dans l’intimité, vis-à-vis de soi-même.

Sa réflexion s’étend par ailleurs au-delà du champ individuel, en ciblant la relativité de l’éthique qui régit un monde où l’on est régulièrement amené à commettre des actes désagréables, voire répréhensibles d’un point de vue moral, au nom d’un idéal brandi par une hiérarchie qui se fait le porte-parole de l’intérêt supérieur des nations. Or, cet idéal d’une part fluctue selon les valeurs relatives que prônent lesdites nations, et se révèle d’autre part n’être parfois qu’un prétexte à servir des intérêts individuels. C’est d’autant plus patent dans ce contexte de guerre froide, dont la dimension manichéenne génère une escalade de la violence et de l’immoralité. 

Le roman, empreint d’une grisaille qui ravale les grandiloquents principes pseudo patriotiques à leur dimension pitoyablement humaine et donc faillible, évite quant à lui le piège de la binarité.





Petit Bac 2026 d'Enna, catégorie "Déplacement"

Commentaires

  1. Je l'ai lu il y a longtemps et j'avais aimé. Curieusement, je n'ai pas continué avec l'auteur, une lacune qu'il faudrait réparer.

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    1. Cette première expérience me donne bien envie de poursuivre...

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  2. nathalie23.2.26

    Il me semble garder un bon souvenir des Gens de Smiley, mais comme je ne trouve pas de billet sur le blog j'ai un doute. Ce qui est sûr, c'est que j'ai essayé de lire La Taupe mais je devais avoir 18 ans, trop tôt manifestement, je n'avais pas compris grand chose. Bon je note que ce titre a l'air bien !

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    1. Ah il faut s'accrocher avec ces intrigues à double, voire triple, voire quadruple trahison !! La Taupe me tente bien, même si j'ai évité le film par crainte de n'y rien comprendre...

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  3. John Le Carré moi non plus car je ne suis pas une grande amatrice de romans d'espionnage. Ton billet me fait prendre conscience que ce roman va au-delà de ça et qu'il pose beaucoup de questions intéressantes.

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    1. Oui, je m'attendais plus à un roman d'action et de manipulations à n'en plus finir... il y en a, mais ce qui m'a marquée, c'est surtout cette ambiance très grise et mélancolique qui plane sur le récit.

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  4. Margaux23.2.26

    J'ai aussi lu ce livre pour ce mois-ci, et j'ai également beaucoup apprécié. Je suis tout à fait d'accord quand tu dis que le propos du roman va au-delà de l'espionnage pour toucher à de nombreux autres sujets - c'est ce qui a rendu la lecture si intéressante et agréable !

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    1. Je sui allée lire ton -très bon- billet, et j'ai vu que nous étions complètement en phase, en effet !

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  5. Je l'ai lu il y a longtemps, je me souviens avoir bien aimé La constance du jardinier aussi. Maintenant, je crains un peu les romans d'espionnage, de ne pas m'y retrouver dans les personnages et leur rôle !

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    1. Ah mais oui, c'est Le Carré aussi... en fait, je me rends que je le connais sans doute davantage par les adaptations ciné de ses livres que par ses livres eux-mêmes. Ce qui est sûr, c'est que j'y reviendrai...
      C'est vrai qu'on peut se sentir éloigné de ces agents secrets, surtout quand ils officient, comme ici, à une époque révolue, mais j'aime bien les imbroglios un peu tordus...

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  6. Il y a fort fort longtemps j'en avais lu plusieurs (la taupe, tout ça), exact, il faut vraiment se concentrer;..

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    1. Oui, et avec ces agents doubles, voire triples, on est susceptibles de tomber dans la paranoïa !

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  7. il est si célèbre ce roman que même moi je l'ai lu mais complètement oublié .... Damned!

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    1. Je ne suis pas sûre de me souvenir des détails de l'intrigue sur du long terme, mais je garderai certainement l'empreinte de cette ambiance grisâtre...

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  8. oui très célèbre mais du coup je suis passée à côté .. un jour peut-être

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    1. Il n'est jamais trop tard, il m'a bien fallu attendre d'avoir plus d'un demi-siècle pour le lire... :)

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  9. Jamais lu. Et pourtant il me tente depuis de nombreuses années, des décennies même... Les mystères de la Pal!

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    1. Il n'était même pas sur ma pile. Il est ressorti lorsque j'ai fait une recherche "classiques" + "trahison" sur internet, et le fait qu'il me permette aussi de participer à l'hiver polar a fini de motiver mon choix...

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