"L’esprit d’aventure – Itinéraire d’un explorateur excentrique" – Reid Mitenbuler

L’explorateur, c’est Peter Freuchen -prononcer Froy-ken-, un de ces aventuriers comme on n’en voit plus, dont les périples datent d’une époque sans GPS ni motoneige, sans duvet sarcophage ni communications radio.

Né au Danemark à la fin du XIXème siècle, il a parcouru l’Antarctique et la jungle sud-américaine, visité l’URSS, la Maison-Blanche et l’Allemagne nazie, a participé aux débuts du cinéma à Hollywood. On le trouverait peu crédible comme personnage de roman tant il semble avoir été non seulement présent, mais surtout impliqué, dans les événements majeurs de son époque. Homme pluridisciplinaire - voyageur, conférencier, combattant pour la liberté, journaliste, écrivain…-, même son apparence est incroyable. Avec son mètre 95 et sa carrure d’ours, sa tignasse blonde en bataille et son étonnante voix douce, il a été surnommé "le plus grand hippie de l’histoire polaire" par une certaine génération danoise.

Né dans une famille socialement à l’aise mais peu guindée, il a eu la chance d’avoir des parents ouverts, laissant leurs enfants faire leurs propres choix de vie.  Ayant entamé des études de médecine, il s’est très vite senti à l’étroit à la faculté, a compris qu’il n’était fait ni pour la routine, ni pour l’immobilité. Sa rencontre avec Ludvig Mylius-Erichsen, ethnologue et explorateur, lui donne l’occasion de son premier séjour au Groenland. Il accepte de l’accompagner dans une expédition visant à cartographier des zones de l’extrême nord encore inexplorées. Peter découvre alors les inuits et leur culture, leur mode de vie communautaire dénué d’obsession pour les richesses matérielles, leur liberté sexuelle et leur adaptation à un environnement très rude. Cette rencontre est aussi l’occasion d’anecdotes assez drôles, comme lorsqu’une jeune inuite qu’il doit accompagner à une soirée de danse trempe pour lui plaire ses cheveux dans l’urine, mettant aussitôt fin à son béguin…

L’expédition, menée en 1906, se fait dans des conditions de désorganisation dont Freuchen se moque a posteriori dans ses écrits. Sur place, il se voit confier une mission l’obligeant à rester seul de longs mois dans une cabane de 5 mètres sur 10, à subir des températures glaciales. Il est à deux doigts de mourir et de basculer dans la folie, mais garde de cette première expérience un amour pour le Groenland qui le fera considérer comme sa seconde patrie. D’autres équipées suivront, notamment avec l’explorateur et anthropologue Knud Rasmussen, fils d’une inuite et d’un missionnaire danois, qui fût le premier Européen à traverser le passage du Nord-Ouest à l'aide d'un traîneau attelé à des chiens. Devenus amis, les deux hommes fondent en 1910 la base Thulé, comptoir et point de départ à une série de sept expéditions, entre 1912 et 1933. Leur but est de d’observer, de partager, de "documenter de la façon la plus exhaustive possible la culture inuite avant que la mondialisation ne l’altère".

Entretemps, Peter épouse une inuite avec laquelle il a deux enfants.

L’époque est à la compétition acharnée vers un Pôle Nord marqué de légendes aussi étranges qu’inquiétantes, qui suscite les fantasmes et se pare d’une dimension romantique en devenant, dans un monde de rendement où les machines se substituent peu à peu à l’homme, l’occasion de mesurer son courage et de réaffirmer le pouvoir des individus dans un monde qui tombe aux mains des institutions, des gouvernements et des compagnies. La presse elle-même s’empare de ce qu’on appelle "la controverse polaire", qui consiste à déterminer qui a atteint le pôle en premier. Les autochtones quant à eux n’éprouvent guère d’intérêt pour ce territoire inaccessible et dépourvu de gibier, que Freuchen désigne lui-même comme "un vaste désert de froid et de mort".

Toujours est-il qu’ils réussissent avec Rasmussen l’exploit d’avoir traversé la calotte glaciaire et dessiné des cartes fiables d’itinéraires encore jamais empruntés. Cela leur a couté deux hommes, mais les morts et les disparitions ne sont pas rares dans cet environnement extrêmement hostile, où la survie peut exiger de manger ses chiens ou de perdre a minima quelques orteils… Nos deux amis font quant à eux les choses à la manière inuite : vivre de ce qu’offre la nature, se débrouiller avec le minimum et ne pas gaspiller. Freuchen fera frémir certains des scientifiques qu’il guidera dans leurs expéditions en n’ayant pas de boussole, ou en lavant la vaisselle en laissant les chiens lécher les fonds de gamelle (certains le considéraient comme une honte pour la communauté scientifique).

Après avoir, au début des années 1920, survécu à la grippe espagnole, il continue ses explorations, et écrit des romans d’aventure où il aborde notamment les conséquences du colonialisme et du choc culturel sur la communauté inuite. Son insatiable curiosité (il s’initie à de nombreuses disciplines comme l’ethnologie, la chimie, la botanique…) et son irrépressible bougeotte l’amènent en Russie où il s’intéresse au communisme, puis à Hollywood, où il collabore avec le milieu du cinéma. Au Danemark, il acquiert une ferme isolée où il accueille dès les années 1930 des juifs et des dissidents politiques allemands. Son attitude face à la montée du nazisme démontre son refus de toute compromission avec ses principes. Arrivant à la première d’un film en Allemagne, il fait illico fait demi-tour en constatant que plus de la moitié des convives portent un uniforme ou un brassard. Il n’hésite pas à traiter Hitler de minable dans les entretiens qu’il donne à des journaux, puis monte une délégation d’auteurs scandinaves qui exige d’un proche de Goebbels de leur montrer les camps de concentration dont le Reich dément l’existence… 

Antifasciste convaincu, sensible au sort des afro-américains, il professe des idées de gauche (ce qui lui vaudra d’être surveillé par le FBI) mais est consterné par le modèle soviétique. Riche de son expérience de globe-trotter, il ne se laisse jamais influencer par les dogmes ou la propagande, se faisant son propre jugement de manière objective et réfléchie, restant intraitable envers toutes les formes de violence gratuite et d’injustice. C’est ainsi qu’il prend aussi la défense des animaux. Lui-même chasse, mais à la manière inuite (on ne tue jamais pour le sport et on réduit souffrance animale à son strict minimum), et il est horrifié par la corrida ou les combats de coq. Au Danemark, il militera jusqu’à la faire interdire la fabrication de foie gras. 

Sa vie parmi les inuits a par ailleurs alimenté sa réflexion non seulement sur les dangers du colonialisme et de la mondialisation, mais aussi, et de manière précoce, sur la menace que le progrès fait poser sur l’environnement. S’il estime, confiant quant à leur capacité d’adaptation, que les inuits ont droit à la modernité, il constate que la manière dont elle est introduite dans leur communauté -plus pour le profit des européens que par bienveillance envers les autochtones- a des effets pervers, et risque à long terme de les appauvrir et de les déposséder de leurs particularités culturelles. D’autant plus que l’impact des actions humaines sur des zones autrefois intactes, de plus en plus visible, leur est également néfaste. Les changements subis par la météo diminuent nombre d’icebergs, modifie le schéma migratoire des oiseaux, mais aussi des phoques et des baleines, qui montent de plus en plus vers le nord en quête d’eau plus froide, privant les inuits d’une partie du gibier qui les nourrit.

On comprend sans peine l’intérêt de Reid Mitenbuler pour ce personnage haut en couleur, infatigable et courageux, époux respectueux et père attentif, curieux de tout et convaincu du pouvoir de l’action, conteur hors pair… un personnage toutefois non dénué de contradictions que l’ouvrage met aussi en évidence, rustre et extravagant mais cultivé et tout à fait capable de manières raffinées, dédaigneux des apparences mais attaché à la célébrité…

La biographie, essentiellement alimentée par les abondants écrits de Peter Freuchen, enrichie de nombreux faits historiques anecdotiques ou remarquables, se lit comme un roman…

Passionnant.

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