"Si tu veux connaître ma vie, c’est ça : 16 ans, moche et village de merde."

Personne ne l’appelle plus Nina. Pour tous, y compris pour elle-même, elle est Mont Perdu, du nom de la montagne –"du genre gros tas"- qui surplombe le village. Village est d’ailleurs un bien grand mot pour ce qui est davantage un hameau, puisqu’il ne compte que trente-deux maisons, dont neuf abandonnées. C’est dans la dernière de ces habitations, un peu à l’écart, que vit cette jeune fille de seize ans, avec ses darons. Les membres de ce triste foyer ne se parlent plus. La mère passe des heures avachie devant la télé, rendue asociale par la honte que lui inspire sa fille unique ; le père est gentil mais complètement transparent. La vie y est d’un ennui mortel, on y croise toujours les mêmes gueules, notamment celles de ces chasseurs que Mont Perdu abhorre. Une fois par an, les habitants se réunissent à l’occasion d’un rite païen, qui leur est propre, et dont le caractère primitif les fait considérer comme des dégénérés par "ceux d’en bas". Il s’agit de faire advenir le printemps. Pour cela un homme revêtu d’une peau d’ours joue à terroriser les femmes et les enfants du village, avant d’être attrapé et battu par leurs époux et pères.
Et puis il y a Kelly, qui vit à 500 mètres de chez Mont Perdu, et pour qui elle éprouve un désir ardent. Belle et populaire, l’adolescente quant à elle ne lui adresse jamais la parole : Mont Perdu est de celles que l’on harcèle ou que l’on ignore. Solitaire et mutique, elle passe ses journées, lorsqu’elle n’est pas au lycée, à boire du Red Bull en écoutant Björk, à dresser des listes au contenu improbables, et à parcourir la montagne, parlant aux chutes d’eau, aux criquets, aux oiseaux. Elle écoute, en retour, les montagnes l’accueillir comme une des leurs, lui susurrer des encouragements et des témoignages de leur affection. Ces derniers temps, elles la mettent aussi en garde sur les vibrations mauvaises qui les traversent, annonçant l’imminence d’une catastrophe...
Le récit se déroule en un tu que Mont Perdu adresse à "la meuf qui est apparue dans son cerveau", soulagée d’avoir enfin quelqu’un à qui confier l’horreur de son quotidien, ses fantasmes, ses angoisses… Elle raconte notamment les bouleversements qu’elle constate sur son corps, de plus en plus grand et massif, les poils qui poussent à des endroits incongrus -bas du dos, dessus des épaules ou sur les mains… L’adolescente est parvenue à un point de bascule, entre quête d’identité sexuelle, désir d’être admise parmi ses semblables, et conscience qu’elle sera malheureuse tant qu’elle vivra parmi les hommes.
La mort du vieux René, héritier du rôle de l’ours lors du la fête du printemps, enclenche une série d’événements virant au tragique…
J’ai été complètement séduite par ce texte original qui oppose la mesquinerie et la violence des hommes à la générosité d’une nature grandiose, et qui entremêle intemporalité du conte et modernité, grâce à cette narratrice qui incarne aux yeux de ses semblables une monstruosité qu’elle-même peine à apprivoiser. La dimension magique de sa relation au vivant, l’acuité avec laquelle elle observe la moindre créature, qu’elle soit minuscule ou gigantesque, sa capacité à se fondre dans son environnement naturel, confèrent au récit une luxuriance organique qui produit une véritable expérience sensorielle.
"Excuse me but I juste have to explode" - Björk
Et comme chaque chapitre de "Peau d’ourse" porte comme titre celui d’une chanson de Björk, je dois pouvoir proposer ce titre à Miss Sunalee, pour son activité Sing Me A Song.
l'univers a l'air original, pourquoi pas!
RépondreSupprimerDisons que c'est un univers que la littérature a déjà exploré, celui d'une petite communauté rurale, mais que l'auteur aborde par un angle singulier, celui d'une adolescente mal dans sa peau et en pleine transformation... j'ai aimé entre autres cet entrelacement entre prosaïsme et surnaturel.
SupprimerÇa ne m'attire pas trop cette histoire de transformation, j'hésite ..
RépondreSupprimerC'est assez spécial, c'est vrai, mais je trouve que l'auteur amène très intelligemment l'aspect surnaturel. On pourrait y voir une allégorie des mutations physiologiques et émotionnelles qui caractérisent l'état adolescent...
SupprimerPareil, j'ai l'impression d'avoir déjà , pas lu, mais vu ce genre d'histoires?
RépondreSupprimerDans des films de loups-garous peut-être ?!
SupprimerJe ne sais pas. Ce roman me semble très particulier...
RépondreSupprimerC'est ce qui fait son charme...
SupprimerDes morceaux de Björk comme titres de chapitres ? quelle bonne idée ! Le roman a l'air original et me tente bien. Merci pour cette participation !
RépondreSupprimerElle n'était pas prévue, mais je suis ravie d'avoir ainsi fait d'une pierre deux coups ! C'est un roman que je recommande pour son originalité, et la voix singulière de son héroïne, même si je me doute que tout le monde n'y trouvera pas son compte..
SupprimerTu titilles ma curiosité avec cette histoire proche d'un conte...Je le note car il est dans ma médiathèque en ville et je ne connais pas l'auteur, ce serait l'occasion.
RépondreSupprimerIl faut essayer, et tu es prévenue quant à son étrangeté ! J'ai personnellement trouvé ce texte très habile, mais aussi puissant, et l'héroïne très attachante.
SupprimerUne lecture qui me tente de plus en plus.
RépondreSupprimerN'hésite pas ! Je serais curieuse d'avoir ton avis :)
Supprimerc'est rare que ce genre d'histoire puisse me plaire. Je suis trop rationnelle sans doute.
RépondreSupprimerJ'attends de la rationalité des histoires qui revendiquent crédibilité et prosaïsme. Ici, la part de surnaturelle s'intègre naturellement dans le propos et le contexte, pourtant très "classiques".. Je ne sais pas trop comment l'auteur a réussi ça, à nous faire avaler cette étrangeté comme si elle était évidente.. Il est très fort !
SupprimerUne lecture qui semble assez atypique par rapport à mes lectures. Je note étant très intriguée.
RépondreSupprimerJe me trompe peut-être, mais il me semble que la cohabitation entre étrangeté et thématiques très concrètes (rejet de la différence, déconnexion de l'homme avec son environnement...) pourrait te plaire..
SupprimerSans le contexte contemporain donné par les références musicales, on pourrait penser que le roman se passe il y a plusieurs siècles plutôt que de nos jours !
RépondreSupprimerLa voix de la narratrice est elle aussi très contemporaine, et ce mélange de tonalités est ce qui fait en partie le charme et l'originalité de ce roman.
SupprimerElle me tente bien cette lecture ... je crains juste le vocabulaire un peu trop marqué ado " darons, meufs ..." Mais si tu ne le signales pas, c'est que ça doit passer ...
RépondreSupprimerCa m'a un peu fait tiquer au début, et puis j'ai été embarquée par la voix de l'héroïne, l'auteur ayant l'intelligence de ne pas tomber dans la caricature.
SupprimerC'est précisément le point qui m'inquiétait ! Me voilà rassurée alors.
SupprimerOui, ce style "jeune" ne fait pas du tout fabriqué, il est crédible et colle parfaitement au personnage de la narratrice..
SupprimerTentée comme Athalie, mais contrairement à elle, j'aime bien le parti pris du vocabulaire et du ton. C'est ce qui m'a tout de suite "séduite" dans tes quelques extraits.
RépondreSupprimerJe pense sincèrement que ce titre te plairait...
SupprimerJe suis assez curieuse de ce titre. Ce que tu en dis me fait penser qu'il pourrait me plaire.
RépondreSupprimerJ'ai vraiment apprécié son originalité et son propos. Et je serais curieuse d'avoir un autre avis..
Supprimer