"Petite sale" - Louise Mey

"… où est cette frontière qui fait que les hommes qui se prennent pour des gars bien se targuent de protéger les fillettes et vont ensuite agripper les filles."

Nous sommes à l’orée des années 1970, dans une bourgade que l’on devine en Picardie, mais on pourrait tout aussi bien être à un autre siècle. Le Domaine des Demest, riche famille de propriétaires terriens qui doit sa fortune à la betterave sucrière, étend une férule que l’on pourrait qualifier de féodale sur le village. Monsieur y règne sans conteste. S’étant accaparé les biens de son épouse, il a posé sa main immense et avide sur l’ensemble de la vallée, maître d’une terre grasse qu’il déboise à tour de bras car tout doit lui servir et lui rapporter. Jouissant de cette omnipotence, il s’octroie le droit de cuissage sur la domesticité féminine si elle a l’heur de lui plaire, et fait preuve envers ses employés et les habitants du village d’une condescendance paternaliste que légitiment les bienfaits concédés à la communauté -on a beau être pingre, il faut savoir s’assurer la reconnaissance du petit peuple- : financement de la réfection du toit de l’église et d’un fonds pour la scolarisation des enfants, dons de vêtements et de beaux lots pour la tombola de la kermesse de l’école (ça, c’est le rayon de Madame)… autant de "largesses" qui entravent.

Son entourage n’échappe pas à son despotisme, et par extension, à celui du Domaine, auquel chacun se doit. Le fils Michel, tout en renoncement et courbures, a dû faire le deuil d’une carrière dans les lettres -à laquelle il n’a sans doute jamais cru- pour rentrer au bercail, accompagné de Clémence, rencontrée à la faculté de Lille, et qui a dû elle aussi se soumettre au joug de Monsieur et de la terre en interrompant ses études, abandonnant l’idée même de passer son permis, comme elle l’avait initialement prévu. 

La "petite sale" est à l’autre bout de l’échelle, c’est-à-dire tout en bas. Catherine Nardon, dix-sept ans, est la bonne à tout faire du domaine, la moins que rien, celle que tout le monde commande, qui jette les épluchures aux cochons et qui surtout ne sert pas à table, Madame estimant qu’elle ne fait pas assez nette (c’est d’ailleurs d’elle qu’elle tient son charmant surnom). Les yeux baissés en permanence pour qu’on ne puisse y lire les réponses qu’elle ravale, elle s’exécute en silence, condamnée au labeur comme sa mère avant elle, une des rares femmes à se rendre encore au lavoir faute de pouvoir s’acheter une machine à laver, et dont le corps usé révèle les heures à s’échiner sur des travaux de couture qui leur rapportent à peine de quoi survivre.

C’est dans ce contexte que Sylvie, la fille de Michel et Clémence, âgée de quatre ans, disparait. Elle était alors sous la garde de Catherine, qui l’avait emmenée voir une portée de chatons. Sur le trajet de retour entre l’étable et la cuisine, alors qu’elle traversaient la cour pleine de bûcherons -on est à l’époque de la coupe du bois-, et d’ouvriers agricoles, l’un de ces derniers a, comme souvent, tourmenté Catherine en lui tournant autour avec sa brouette, laissant à la gamine le temps de se volatiliser. 

Les Demest reçoivent bientôt une demande de rançon.

Les gendarmes se révélant incapables de retrouver l’enfant, Monsieur met la pression pour obtenir des renforts. C’est ainsi qu’arrive de Paris un duo de policiers que le lecteur va côtoyer tout au long de l’enquête. Dassieux, expérimenté mais fatigué et un peu aigri, est accompagné du jeune Gabriel, doué mais fougueux, et qui peine parfois à remettre en doute ses certitudes. Son immersion dans cet environnement de boue et de froid, au contact de témoins taiseux mais prompts à faire circuler les rumeurs, met en évidence le décalage entre le confort et la modernité de la vie citadine et un monde rural où se jouent encore des mécanismes de domination séculaires. 

L’enquête progresse difficilement, paradoxalement par excès de suspects potentiels, on ne règne pas de manière aussi inique sans se faire des ennemis et des envieux. Et puis il y a Catherine et sa pitoyable allure, Catherine qui d’après les témoignages est à la limite de l’idiotie, mais dont le lecteur découvre la sensibilité, notamment à un environnement naturel qui lui sert de refuge… 

Habilement, l’auteure vient peu à peu contrecarrer l’évidence, entrouvre les brèches susceptibles de libérer des carcans qui oppressent et infériorisent, convoque les forces d’une revanche qui se prend en silence mais se fait retentissante…

A lire.


Les avis de Sandrine et d’Athalie

Une nouvelle participation à l’Hiver Polar d’Alexandra.


Petit Bac 2026, catégorie "Gros mot"

Commentaires

  1. Pas lu, mais à force de voir les billets, je vais pouvoir en parler (cf Pierre Bayard) ^_^

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    1. Hahahaha tout pareil, mais, j'ai très envie de le lire quand même :p

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    2. Je viens de l'emprunter à la bibli ^_^

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    3. @Keisha : voilà qui est efficace !

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    4. @Jevenelle Laclos : tu n'as plus qu'à suivre l'exemple de Keisha, dans ce cas :)

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  2. hum, ça me plait bien, pour l'atmosphère, le contexte social et la Picardie.

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    1. Ca ne donne pas très envie de visiter la Picardie (du moins celle de l'époque), mais l'ambiance est en effet très bien rendue, on se croirait chez Simenon, comme le dit Athalie, ou chez Chabrol...

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  3. Il est dans ma PAL ; je n'aurai pas le temps de le lire pour l'Hiver Polar d'Alexandra mais ce n'est pas grave. Ce sera pour l'été.

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  4. ça a la saveur d'un Simenon, non ? J'ai adoré l'ambiance ... et pour une fois, aussi les lenteurs de l'enquête qui prend son temps. ça colle bien avec le monde de taiseux.

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    1. Oui, comme je l'ai écris chez toi, j'ai moi aussi pensé au père de Maigret... une ambiance de province un peu morne, sous laquelle couvent les ressentiments suscités par le poids d'un ordre social inique, mais que l'on admet, par une sorte d'habitude passive.. un roman très réussi.

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  5. Je ne crois pas avoir vu un avis négatif sur ce roman, quelle réussite ! J'avais aimé l'autre roman policier de Louise Mey (dont le titre m'échappe) et je lirai sans doute celui-ci un jour.

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    1. Oui, il est vraiment très bien, l'auteure à la fois nous immerge dans un environnement social marqué par l'immobilisme, et parvient à nous surprendre..

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  6. J'ai beaucoup aimé ce roman, moi aussi, on s'y croirait vraiment, dans cette campagne un peu hors du temps.

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    1. Oui, et je me demande si cela a beaucoup évolué, sur certains points (je pense au roman d'Edouard Louis...)

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  7. j'ai lu l'auteur dans ma période déménagement incapable de lire autre chose que du polar, une autrice intéressante à suivre je crois

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    1. Nous sommes d'accord, je ne vais surement pas en rester là, j'ai d'ailleurs noté son dernier titre, "34m2", qui a l'air très bien aussi..

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  8. le contexte me plait bien.

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    1. Je suis vraiment ravie de te donner envie de lire un polar... mais c'est vrai qu'ici, c'est bien plus le contexte et l'ambiance qui comptent, que l'enquête policière.. et puis il y a peu de violence, si ce n'est la violence sociale..

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  9. Je ne voudrais pas trop la ramener mais la Picardie n'a pas changé...

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  10. Anonyme7.3.26

    Je l’ai, dans ma pile. Dédicacé par l’autrice. Je ne l’ai pas encore lu parce que je l’avoue elle n’a pas été super sympa pendant la dédicace. Ça m’a refroidie un peu. Néanmoins elle a du talent et j’avais adoré son roman sur l’emprise, un boulet de canon ce livre. ( Une Comète)

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    1. Je comprends, j'ai eu la même réaction avec Jurica Pavicic, qui semblait très ennuyé d'être interrompu par des lecteurs alors qu'il scrollait sur son smartphone...
      Mais son roman vaut le détour.. celui sur l'emprise dont tu parles, c'est 34m2 ?

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    2. Anonyme10.3.26

      Non, c’est «  la deuxième femme ». Énorme claque

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    3. Anonyme10.3.26

      ( une Comète)

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  11. Philippe D7.3.26

    Je ne connais pas, mais je l'ai déjà vu sur plusieurs blogs. Je n'aime pas le titre, mais il ne faut pas s'arrêter à ça...

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    1. En effet, et tu trouveras peut-être, avoir l'avoir lu, que ce titre n'est pas si mal que ça...

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  12. Athalie m'avait déjà rendu ce livre très intrigant et tentant. Ton billet en rajoute une couche. Aïe ! Mais bon, un roman court, ça devrait pouvoir se caser facilement.

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    1. Il n'est pas si court que ça (un peu plus de 350 pages je crois), mais il se lit vite...

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  13. Décidément, j'en entends beaucoup beaucoup parler de ce livre qui semble faire pas mal d'effet à ses lecteurs.

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    1. Il est très réussi, notamment pour cette atmosphère à la fois rurale et quasi féodale, mais aussi parce que l'auteure nous réserve une belle surprise..

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  14. Un roman dont je n'ai pas oublié le personnage principal. Mais un titre qui peut rebuter.

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    1. L'atmosphère est en effet assez spéciale...

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  15. A force de le voir passer sur les blogs et de lire des avis positifs je l'ai noté mais je ne sais pas quand je le lirai...c'est tout le problème.

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  16. Ton avis intrigue ! Quant à cette pauvre Catherine, difficile de ne pas se révolter pour elle.

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    1. Oui, surtout quand on apprend à la connaître... mais lis-le !

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  17. Un polar qui me plaît bien à priori ! Une critique des notables et de leur système de domination intéressante ! Ce n'est pas un peu exagéré une femme qui lave son linge au lavoir ? Cela veut dire qu'il n'y a pas d'eau courante chez elle ? Non, je reviens sur ma question car j'ai vérifié la date : 1970. En retard, certes ! Mais je me souviens qu'à la fin des années 50, début 60, il n'y avait pas l'électricité dans les hameaux Lozèriens.

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    1. Elle a l'eau courante, mais pas les moyens de s'acheter un lave-linge.. c'est vrai que je me suis moi aussi étonnée d'apprendre que les lavoirs étaient encore utilisés par certaines à cette époque..
      Ce titre devrait te plaire, l'auteure dépeint très bien ce contexte de domination, sans pour autant s'y enfermer de manière simpliste...

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